
LE HAUT MOYEN ÂGE · 476 → 987
En 923, la crise ouverte entre Charles le Simple et l’aristocratie débouche sur un affrontement décisif.
Le 15 juin 923, près de Soissons, Charles affronte les forces de Robert Iᵉʳ. La bataille est violente : Robert est tué au combat. Mais la mort du roi ne signifie pas la victoire carolingienne. Grâce à l’intervention de Hugues le Grand, fils de Robert, et de Herbert II de Vermandois, Charles est finalement battu et contraint de se retirer.
La disparition de Robert oblige alors les grands du royaume à trouver rapidement une nouvelle solution politique. Leur choix se porte sur Raoul de Bourgogne (Rodolphe), puissant duc et surtout gendre de Robert Iᵉʳ, ce qui permet d’assurer une continuité avec le camp robertien sans imposer directement l’héritier.
Raoul est sacré le 13 juillet 923 à Soissons. Mais derrière cette élection, le véritable maître du jeu est Hugues le Grand, comte de Paris et duc des Francs, dont le soutien est indispensable. Il s’impose dès lors comme le principal arbitre du royaume et tirera durablement profit de cette position.
Enfermement de Charles le Simple et le couronnement de Raoul de Bourgogne, Karel Rudolf, Public domain, via Wikimedia Commons
Le nouveau roi hérite pourtant d’une situation extrêmement fragile. Charles le Simple, toujours vivant, reste une menace politique. Il est capturé avant la fin de l’année 923 par Herbert II de Vermandois, qui l’enferme à Péronne. Cette captivité devient un instrument de pression permanent sur le pouvoir royal.
Dans le même temps, le royaume reste sous tension militaire. Les partisans de Charles, notamment certains groupes normands, continuent de menacer les territoires du nord. Hugues le Grand, l’archevêque de Reims Séulf et Herbert organisent la défense des régions situées sur la rive gauche de l’Oise, tandis qu’une trêve est conclue jusqu’au printemps 924.
Raoul ne peut pas se contenter de stabiliser la Francie occidentale. Dès l’automne 923, il mène une expédition en Lotharingie. Il assiège et prend Saverne avec l’appui de l’évêque de Metz Wigéric. Face à cette offensive, le duc Gilbert et l’archevêque de Trèves font appel au roi de Germanie Henri l’Oiseleur, qui intervient et ravage la région sans parvenir à rallier durablement les grands lotharingiens.
Après avoir obtenu la soumission d’une partie de la Lotharingie, Raoul se tourne vers un autre front essentiel : l’Aquitaine, où il cherche à affirmer son autorité dans un espace dominé par de puissants princes territoriaux.
La royauté repose alors sur un équilibre instable :
🔍 Zoom – 923 : Soissons, Robert Iᵉʳ et le sacre de Raoul
Dès le début de son règne, Raoul doit faire face à une réalité incontournable : les Normands sont désormais installés durablement dans le royaume et capables de frapper sur plusieurs fronts.
Dès 923, ils montrent leur capacité de projection en assiégeant Clermont, signe que leurs expéditions ne se limitent plus au nord mais atteignent désormais le cœur du royaume.
En 924, Raoul tente de stabiliser la situation.
Après avoir conclu la paix avec Guillaume II d’Aquitaine, il tient une cour plénière à Autun puis à Chalon, où il organise le pouvoir et récompense ses fidèles. Mais la pression viking reste forte.
Guillaume II d’Aquitaine soumis à Raoul, Public domain, via Wikimedia Commons
Le 6 décembre 924, une coalition de comtes et d’évêques — dont Garnier de Sens, Manassès de Dijon, Ansegise de Troyes et Gosselin de Langres — inflige une sévère défaite au chef viking Ragenold à Calaus mons.
Cette victoire illustre une évolution majeure : la défense du royaume repose désormais sur des coalitions régionales, plus que sur l’armée royale seule.
Dans le même temps, Raoul choisit la voie du compromis : il concède à Rollon de nouveaux territoires, notamment le Bessin (et probablement le Maine), afin d’obtenir une paix relative.
La paix reste fragile.
En 925, les Normands rompent la trêve et lancent de nouvelles offensives :
Face à ces attaques, les forces locales réagissent. Les hommes du Bessin et du Parisis, dépendants de Hugues le Grand, contre-attaquent les Normands dans leurs propres territoires, les obligeant à se replier.
Raoul reprend l’initiative durant l’été. Il rassemble ses vassaux et assiège le château d’Eu, bastion normand, qu’il parvient à prendre.
Mais la situation reste instable : en août 925, Hugues le Grand conclut un accord avec les Normands, montrant que la gestion du conflit ne dépend pas uniquement du roi, mais aussi des grands princes.
L’année 926 marque un tournant défavorable.
En janvier 926, Raoul est battu à Fauquembergues, sur l’Aa.
Le comte Helgaud de Montreuil est tué, et le roi lui-même est grièvement blessé. Il ne doit son salut qu’à l’intervention de Herbert II de Vermandois.
Affaibli, Raoul est contraint de négocier et de verser un tribut aux Vikings — le dernier grand tribut payé en Francie occidentale.
Cette défaite révèle les limites du pouvoir royal :
🔍 Zoom – 924–930 : de Rollon à Guillaume Longue-Épée
Après la défaite de 926, le conflit ne se joue plus seulement contre les Normands, mais entre les grands du royaume eux-mêmes.
La rivalité entre Hugues le Grand et Herbert II de Vermandois devient centrale. Herbert tente de renforcer sa position en utilisant un atout majeur : Charles le Simple, qu’il libère en 927 et reconnaît à nouveau comme roi légitime.
Il s’allie même aux Normands de la Seine, dont Guillaume Longue-Épée prête hommage à Charles.
Face à cette menace, Raoul doit intervenir. Une confrontation a lieu sur les bords de l’Oise, mais grâce à la médiation de Hugues le Grand, un compromis est trouvé : Herbert fournit des otages et accepte de négocier.
En 928, Herbert obtient finalement la possession de Laon, place stratégique majeure, en échange de son ralliement. Charles le Simple est à nouveau écarté et remis en captivité.
Ces événements montrent que le pouvoir royal est désormais secondaire face aux ambitions des princes, qui contrôlent :
En 929, Charles le Simple meurt en captivité.
Sa disparition change profondément la situation politique. Pendant plusieurs années, Herbert II avait pu menacer de libérer le Carolingien pour affaiblir Raoul. Ce levier dynastique disparaît.
Mais cela ne renforce pas réellement l’autorité royale. Le problème n’est plus dynastique : il est désormais structurel. Le pouvoir est entre les mains des princes, et le roi doit composer avec eux.
🔍 Zoom – 929 : la mort de Charles le Simple et la fin d’un levier
Dans les années 930, le règne de Raoul entre dans une nouvelle phase. La guerre contre les Normands recule progressivement, mais le royaume reste profondément instable. Le principal défi du roi n’est plus seulement militaire : il est désormais politique.
Raoul doit agir comme un arbitre entre les grandes puissances aristocratiques, en particulier entre Hugues le Grand et Herbert II de Vermandois, dont la rivalité structure toute la vie politique du royaume.
En 930, Raoul est présent à Autun (23 mars), mais il est rapidement contraint d’intervenir dans les conflits du nord.
La rivalité entre Hugues le Grand et Herbert s’intensifie lorsque Ernaut de Douai, vassal de Hugues, passe dans le camp d’Herbert. Le roi intervient pour imposer une médiation.
Un accord est trouvé :
Le conflit dégénère en une véritable guerre féodale :
Ces affrontements montrent une réalité fondamentale :
👉 le roi ne contrôle plus directement le territoire, il tente seulement d’en réguler les conflits.
En 931, Raoul renforce son alliance avec Hugues le Grand. Ensemble, ils reprennent Reims et imposent un nouvel archevêque, Artaud, à la place du fils d’Herbert.
Ils reprennent également Laon, place stratégique majeure. Mais cette victoire reste fragile : Herbert cherche l’appui du roi de Germanie Henri l’Oiseleur, sans succès immédiat.
Dans le même temps, Raoul doit gérer des révoltes jusque dans ses propres terres. Il retourne en Bourgogne pour mater des soulèvements, notamment ceux de Garnier de Sens et Gilbert de Dijon, qui finissent par se soumettre en 932.
En 932, plusieurs princes du sud, dont Raimond-Pons de Toulouse et des seigneurs gascons, prêtent hommage à Raoul, signe que son autorité reste reconnue dans certaines régions.
Mais dans le nord, la lutte continue :
Raoul intervient personnellement et parvient à reprendre certaines positions, notamment l’abbaye de Saint-Médard de Soissons, symbole de pouvoir.
En 933, le roi agit aussi sur le plan territorial :
Dans le même temps, la guerre contre Herbert se poursuit :
En 934, une nouvelle campagne contre Herbert est menée avec Hugues le Grand. Après plusieurs mois de siège, un armistice est imposé grâce à l’intervention d’Henri l’Oiseleur.
L’année 935 marque un apaisement relatif.
Raoul réunit les grands du royaume lors d’un plaid à Soissons, puis rencontre les souverains voisins, notamment Henri l’Oiseleur et Rodolphe II de Bourgogne, lors d’une entrevue sur le Chiers.
Un accord majeur est conclu :
Dans un diplôme donné à Attigny, Raoul affirme sa volonté de gouverner désormais par la paix et la confiance, et non par la guerre.
Ce moment marque l’aboutissement de son règne :
👉 non pas un triomphe militaire, mais un équilibre politique négocié.
Affaibli par la maladie, Raoul meurt le 15 janvier 936 à Auxerre.
Son règne n’a pas restauré une monarchie forte, mais il a permis de maintenir un équilibre dans un royaume dominé par les princes.
À sa mort, le pouvoir revient naturellement entre les mains de ceux qui l’exercent réellement : les grands du royaume, et en particulier Hugues le Grand, qui choisit de rappeler un Carolingien, Louis IV.
🔍 Zoom – 931 : Reims, Laon et le jeu des forteresses
🔍 Zoom – 935 : les Hongrois en Champagne et en Bourgogne
Raoul meurt le 15 janvier 936 à Auxerre, sans héritier capable de lui succéder durablement.
Une nouvelle fois, la décision revient aux grands du royaume. Le personnage clé est Hugues le Grand, devenu le principal “faiseur de rois”.
Plutôt que de prendre lui-même la couronne, il choisit de rappeler un Carolingien : Louis IV, dit “d’Outremer”, élevé en Angleterre.
Ce choix confirme une réalité politique essentielle :
la royauté n’est plus un pouvoir autonome, mais une fonction attribuée et contrôlée par l’aristocratie.
🔍 Zoom – 936 : Louis IV d’Outremer, un roi rappelé