
LE HAUT MOYEN ÂGE · 476 → 987
Après la mort de Dagobert Ier en 639, le royaume des Francs ne disparaît pas et la dynastie mérovingienne reste officiellement au pouvoir. Cependant, l’équilibre politique change profondément.
Les rois qui succèdent à Dagobert sont souvent très jeunes, et leur autorité dépend largement de leur entourage. Dans ce contexte, une fonction jusque-là secondaire devient décisive : celle de maire du palais.
À l’origine, le maire du palais est un officier chargé de gérer la maison royale et l’organisation du palais. Mais au VIIᵉ siècle, cette fonction évolue rapidement. Les maires du palais contrôlent désormais :
Peu à peu, ils deviennent les véritables chefs politiques du royaume.
C’est cette période que les chroniqueurs carolingiens appelleront plus tard celle des “rois fainéants” — une expression polémique, car les rois existent toujours, mais leur pouvoir réel diminue.
Lorsque Dagobert meurt, ses héritiers sont encore des enfants.
Le pouvoir est donc exercé par des régentes et par les grands aristocrates.
En Neustrie, la reine Nanthilde, veuve de Dagobert, gouverne durant les premières années du règne de Clovis II.
Clovis II et Nanthilde. Source: Wikimedia Commons
Plus tard, la reine Balthilde, épouse de Clovis II, joue un rôle politique majeur. D’origine modeste — probablement ancienne esclave anglo-saxonne — elle devient l’une des figures les plus influentes du VIIᵉ siècle.
Clovis II achete Bathilde. Source: Wikimedia Commons
Balthilde mène plusieurs réformes importantes :
Malgré ces efforts, l’autorité royale reste fragile.
🔍 Zoom – Balthilde : l’ancienne esclave devenue reine des Francs
L’expression “rois fainéants” est largement exagérée, mais elle reflète un phénomène réel : les rois règnent toujours, mais ce sont souvent les maires du palais qui gouvernent.
Durant cette période, plusieurs rois se succèdent, parfois simultanément dans différentes régions du royaume.
Ces changements fréquents montrent à quel point la monarchie mérovingienne devient instable.
En Austrasie, la montée en puissance des maires du palais apparaît clairement avec la figure de Grimoald, fils du puissant aristocrate Pépin de Landen.
À la mort de son père, vers 639, la fonction de maire du palais devient l’enjeu d’une rivalité entre plusieurs factions de la noblesse austrasienne. Le jeune roi Sigebert III, encore mineur, dépend largement de ses conseillers.
Parmi eux se trouve Otton (Otto), officier du palais (domesticus), qui exerce une grande influence auprès du roi.
En 642, Grimoald élimine son rival : il parvient à faire assassiner Otton par l’intermédiaire du duc alaman Leutharius. Après cette disparition, il s’impose comme maire du palais d’Austrasie, devenant l’homme le plus puissant du royaume après le roi.
Durant les années suivantes, Grimoald consolide son autorité :
Lorsque Sigebert III meurt en 656, la situation offre à Grimoald une occasion unique.
Le roi laisse un fils encore enfant, Dagobert II. Plutôt que de respecter la succession mérovingienne, Grimoald décide d’agir.
Le jeune prince est tonsuré, geste symbolique qui l’exclut de la royauté, puis envoyé dans un monastère en Irlande. Grimoald place alors sur le trône son propre fils adoptif, Childebert l’Adopté, que Sigebert III aurait reconnu comme héritier.
Pour la première fois dans l’histoire du royaume franc, un maire du palais tente de remplacer la dynastie mérovingienne par sa propre lignée.
Mais cette expérience politique provoque une réaction violente. Une partie de la noblesse refuse cette rupture avec la tradition dynastique. Grimoald est capturé par ses adversaires et livré au roi de Neustrie Clotaire III.
Il est emprisonné puis exécuté vers 662, mettant fin à cette première tentative de renversement de la dynastie mérovingienne.
L’épisode n’est pourtant pas sans conséquences. Il révèle qu’un maire du palais peut contrôler la succession royale et gouverner à la place du roi.
Quelques décennies plus tard, les descendants de Pépin de Landen — les Pépinides — reprendront cette ambition et finiront par s’emparer définitivement du pouvoir.
🔍 Zoom – Grimoald : quand un maire du palais tente d’imposer sa dynastie
En Neustrie, la lutte pour le pouvoir prend une tournure particulièrement violente.
La figure dominante de cette période est Ébroïn, maire du palais et véritable maître du royaume pendant plusieurs années.
Ébroïn apparaît dans les années 650 comme l’un des principaux soutiens de la monarchie mérovingienne en Neustrie. Contrairement aux grandes familles aristocratiques qui cherchent à accroître leur autonomie, il défend l’idée d’un pouvoir royal fort, même si ce pouvoir passe en réalité par sa propre autorité.
Ambitieux, énergique et redouté, Ébroïn gouverne avec une grande brutalité. Pour maintenir son autorité, il n’hésite pas à employer des méthodes extrêmes :
Son objectif est clair : empêcher l’aristocratie régionale de contrôler la monarchie et maintenir la domination de la Neustrie sur le royaume franc.
Le principal adversaire d’Ébroïn est Léger (Leodegar), évêque d’Autun et membre d’une grande famille aristocratique bourguignonne.
Léger représente une autre vision du pouvoir : il souhaite limiter l’autorité du maire du palais et renforcer le rôle des élites régionales. Autour de lui se rassemble une coalition de nobles opposés à Ébroïn.
La rivalité dégénère rapidement en véritable guerre politique.
En 673, après la mort du roi Clotaire III, Léger participe à l’élévation au trône de Childéric II, qui tente de gouverner sans Ébroïn. Celui-ci est alors capturé par ses ennemis et enfermé dans un monastère.
Mais la situation change rapidement.
Lorsque Childéric II est assassiné en 675, Ébroïn parvient à s’échapper et revient au pouvoir. Il reprend la mairie du palais et lance une vaste répression contre ses adversaires.
Léger est finalement capturé par les partisans d’Ébroïn.
Il subit un supplice particulièrement cruel :
Sa mort provoque une profonde émotion dans le royaume. Très vite, Léger est considéré comme un martyr chrétien, et son culte se répand dans plusieurs régions de la Gaule.
L’affrontement entre Ébroïn et Léger illustre la transformation du pouvoir franc au VIIᵉ siècle.
Le royaume est désormais dominé par des factions aristocratiques rivales, où les évêques, les ducs et les maires du palais jouent un rôle déterminant.
Le roi mérovingien reste présent, mais il devient souvent un enjeu de pouvoir plutôt que le véritable maître du royaume.
Dans ce climat de rivalités et de violences politiques, la fonction de maire du palais continue de gagner en importance — préparant le moment où les Pépinides prendront définitivement le contrôle du royaume.
🔍 Zoom – Ébroïn : l’homme fort de Neustrie
Le tournant décisif de cette période survient en 687, lorsque la rivalité entre la Neustrie et l’Austrasie débouche sur un affrontement militaire majeur.
Depuis plusieurs décennies, les deux régions du royaume franc s’opposent pour le contrôle de la monarchie mérovingienne.
En Neustrie, le pouvoir est exercé au nom du roi Thierry III, soutenu par le maire du palais Berchaire et par l’aristocratie neustrienne.
Face à eux se trouve le maire du palais d’Austrasie, Pépin de Herstal, héritier de la puissante famille des Pépinides, qui contrôle déjà une grande partie de l’aristocratie orientale.
Les deux camps se rencontrent près de Tertry, en Picardie, non loin de la vallée de la Somme.
La bataille se solde par une victoire décisive des Austrasiens. Les forces neustriennes sont écrasées, et l’équilibre politique du royaume est profondément transformé.
Après cette victoire :
À partir de ce moment, le maire du palais d’Austrasie devient le véritable maître du royaume.
Clovis II et Nanthild - Public domain, via Wikimedia Commons
La bataille de Tertry marque donc une étape majeure dans l’histoire des Francs : elle consacre la domination des Pépinides, dont les descendants — notamment Charles Martel puis Pépin le Bref — finiront par remplacer les Mérovingiens et fonder la dynastie carolingienne.
🔍 Zoom – Tertry 687 : Pépin de Herstal devient l’arbitre du royaume