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Charles le Gros : unité carolingienne et crise du pouvoir (884–888)

Charles le Gros : unité carolingienne et crise du pouvoir (884–888)

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LE HAUT MOYEN ÂGE · 476 → 987

En 884, après la mort de Carloman II, la Francie occidentale passe sous l’autorité de Charles le Gros (Charles III), déjà souverain d’autres territoires carolingiens.

Depuis plusieurs années, Charles accumule les couronnes :

  • roi de Francie orientale,
  • roi d’Italie,
  • empereur depuis 881.

Avec l’héritage de la Francie occidentale, il se retrouve à gouverner une grande partie de l’ancien empire de Charlemagne.

Pour un moment, la perspective d’une réunification carolingienne semble renaître.

Mais cette unité reste fragile.

Le pouvoir royal ne repose pas seulement sur la légitimité dynastique : il dépend des alliances entre aristocrates, du contrôle des territoires et surtout de la capacité du roi à défendre le royaume face aux menaces extérieures.

Le règne de Charles en Francie occidentale va être marqué par une épreuve spectaculaire qui mettra cette question à nu : le siège de Paris (885–886).

🔍 Zoom – 885–886 : le siège de Paris


🧩 Un roi à la tête d’un empire difficile à gouverner

Charles le Gros incarne l’idéal carolingien d’un souverain placé au-dessus de plusieurs royaumes, héritier de l’idée impériale forgée sous Charlemagne.

Cependant, la réalité du pouvoir au IXᵉ siècle rend cette ambition difficile.

Les distances sont immenses et les communications lentes.
Un roi ne peut être présent partout à la fois.

Pendant que Charles tente de maintenir l’équilibre politique entre ses différents territoires — Italie, Francie orientale, Lotharingie et Francie occidentale — les tensions locales continuent de s’accumuler.

En juin 885, Charles reçoit au palais de Ponthion le serment d’allégeance de nombreux grands aristocrates.
À ce moment-là, l’ensemble carolingien semble presque reconstitué, depuis la Francie orientale jusqu’à la Provence et la Bourgogne transjurane.

Empire carolingien en 887 Empire carolingien. - Wikimedia Commons

Une région reste toutefois largement en dehors de ce système politique : la Bretagne, marche périphérique où l’autorité des rois francs demeure très limitée.

Cette apparente unité masque pourtant une réalité plus fragile : l’empire carolingien repose désormais sur des équilibres locaux instables.


⚔️ 885 : tensions politiques et montée de la menace viking

L’année 885 s’ouvre dans un climat de tensions politiques et militaires à travers l’empire carolingien.

Au mois de mai, l’empereur Charles le Gros fait éliminer Godfred, un chef normand devenu duc de Frise occidentale après s’être mis au service du pouvoir franc. Godfred avait auparavant accepté de se convertir au christianisme et de prêter serment de fidélité à l’empereur, mais il est bientôt soupçonné de trahison et d’entretenir des relations ambiguës avec d’autres groupes vikings. Sur ordre de Charles, il est assassiné, mettant brutalement fin à cette tentative d’intégration d’un chef viking dans l’aristocratie franque.

Assassinat de Godfred Assassinat de Godfred. - Wikimedia Commons

Dans le même temps, l’empereur fait châtier un autre opposant : Hugues, fils du roi Lothaire II et beau-frère de Godfred. Révolté contre l’autorité impériale, Hugues est capturé et subit une punition exemplaire. Sur ordre de Charles, on lui crève les yeux, pratique destinée à l’écarter définitivement du pouvoir. Il est ensuite enfermé dans l’abbaye de Prüm, où il restera en captivité.

Ces événements montrent la volonté de Charles le Gros de maintenir l’ordre dans un empire fragile, mais aussi la brutalité des luttes politiques de l’époque.


👑 Juin 885 : affirmation de l’autorité impériale

Au mois de juin 885, Charles le Gros se rend au palais de Ponthion, en Champagne. Là, il reçoit le serment d’allégeance des grands de Francie occidentale, réaffirmant son autorité sur le royaume récemment hérité après la mort de Carloman II.

À cette occasion, l’empereur ordonne également une expédition militaire contre les Vikings installés à Louvain, qui menacent les régions du nord. L’opération tourne cependant à l’échec, illustrant la difficulté croissante pour le pouvoir carolingien de neutraliser ces groupes très mobiles.


🐉 Été 885 : progression des Vikings

La situation militaire se dégrade rapidement au cours de l’été.

Le 5 juillet 885, les Vikings s’emparent de la ville de Rouen, l’un des principaux centres de la vallée de la Seine.
Les assaillants viennent de Louvain, progressant soit par voie terrestre, soit en remontant les fleuves. Ils sont rejoints par une autre bande venue d’Angleterre, ce qui renforce considérablement leurs effectifs.

La prise de Rouen ouvre aux Vikings la route de la Seine, un axe stratégique qui permet d’atteindre le cœur de la Francie occidentale.


🛡️ Novembre 885 : les Vikings devant Paris

À l’automne, la menace atteint son point culminant.

Le 24 novembre 885, d’importantes forces normandes — que les chroniqueurs évaluent à 30 000 hommes transportés sur environ 700 navires — convergent vers Paris, après avoir pris Rouen puis la forteresse de Pontoise.

Le lendemain, 25 novembre, leur chef Siegfried (Sigfredhr) entre en contact avec les autorités de la ville. Il est reçu par l’évêque Goslin, l’un des principaux responsables de la défense parisienne.

Siegfried demande l’autorisation de traverser Paris afin de remonter plus loin sur la Seine et d’installer ses hommes et leurs familles en amont du fleuve.
Les autorités de la ville refusent catégoriquement, conscientes qu’un tel passage livrerait le cœur du royaume aux Vikings.

Le 26 novembre 885, face à ce refus, les Normands commencent le siège de Paris.

Siège de Paris Siège de Paris. - Wikimedia Commons

La ville, défendue par le comte Eudes et l’évêque Goslin, devient alors le théâtre d’un affrontement majeur entre les forces franques et les armées vikings — un épisode qui marquera profondément l’histoire du royaume.


⚔️ Janvier 886 : raids vikings en Bourgogne et retour vers Paris

Entre le 11 et le 25 janvier 886, les Vikings qui opèrent dans la vallée de la Seine poursuivent leurs expéditions vers le sud. Profitant de la liberté de mouvement obtenue après les négociations avec le pouvoir royal, ils ravagent une partie de la Bourgogne et s’emparent de la riche abbaye de Flavigny, l’un des grands centres religieux de la région. Comme souvent lors de ces raids, les monastères constituent des cibles privilégiées : ils concentrent des richesses, des réserves et offrent peu de résistance militaire.

Après avoir pillé la région, les Vikings reviennent vers le nord et se présentent de nouveau devant Paris. Ils viennent réclamer la rançon qui leur avait été promise à l’issue du siège, conformément aux accords négociés avec le pouvoir royal.

Les expéditions se poursuivent encore durant l’année. À l’automne 886, les bandes vikings remontent la Marne jusqu’à Chessy, près de Lagny, où elles établissent leurs quartiers d’hiver. Cette installation temporaire illustre la stratégie des armées vikings à la fin du IXᵉ siècle : alterner raids rapides et hivernages dans des positions stratégiques le long des fleuves, afin de préparer de nouvelles campagnes au printemps suivant.


⚖️ Le plaid de Kirchheim : tensions dynastiques et affaires de succession

Lors du plaid de Kirchheim, (Le plaid de Kirchheim est une grande assemblée politique carolingienne réunie par l’empereur Charles le Gros vers la fin de son règne. Dans le monde franc, un plaid (du latin placitum) désigne une réunion officielle convoquée par le roi ou l’empereur.
Ces assemblées rassemblent les grands du royaume : évêques, abbés, comtes et principaux aristocrates.)

Charles le Gros doit gérer plusieurs affaires politiques et familiales importantes qui touchent à l’équilibre de l’empire.

Au cours de cette assemblée, l’empereur décide de répudier son épouse, Richarde de Souabe, qu’il accuse d’inconduite. Richarde, issue d’une grande famille aristocratique d’Alémanie, avait pourtant joué un rôle notable à la cour impériale. Les sources médiévales restent cependant ambiguës sur les raisons exactes de cette répudiation : certains chroniqueurs évoquent des accusations d’adultère, tandis que d’autres suggèrent des intrigues politiques liées à la question de la succession impériale. Quoi qu’il en soit, l’épisode révèle les tensions internes qui entourent la cour de Charles le Gros à la fin de son règne.

Dans le même temps, l’empereur reçoit Louis III l’Aveugle, jeune roi de Provence, accompagné de sa mère Ermengarde. Louis, encore enfant, cherche à obtenir la confirmation de ses droits sur le royaume hérité de son père. Charles reconnaît officiellement ses possessions et son titre royal, consolidant ainsi la légitimité de la dynastie bosonide en Provence.

Cependant, en raison de son jeune âge, Louis ne peut exercer le pouvoir seul. Le royaume est donc gouverné sous la régence de sa mère Ermengarde, assistée par le puissant aristocrate Richard le Justicier, comte d’Autun et figure majeure de la noblesse bourguignonne. Cette organisation reflète l’équilibre délicat entre la dynastie royale et les grandes familles aristocratiques qui soutiennent l’autorité du jeune souverain.


🔍 Zoom – 886 : rançon, compromis et crise de légitimité


⚖️ 887 : la chute de Charles le Gros

Pendant que les Vikings assiègent la ville de Paris d’octobre 885 à février 886. La ville est défendue par le comte Eudes et l’évêque Gozlin, qui organisent la résistance avec les forces locales.

Lorsque Charles le Gros arrive finalement avec une armée, les attentes sont fortes. Beaucoup espèrent une grande bataille qui mettrait fin à la menace viking.

Mais le souverain choisit une autre stratégie.

Plutôt que de risquer un affrontement incertain, il négocie avec les Vikings.
Il leur permet de remonter la Seine pour aller piller la Bourgogne, alors en tension avec le pouvoir central, et accepte ensuite le paiement d’une rançon pour obtenir leur départ.

Si cette solution permet d’éviter une destruction immédiate, elle provoque un profond malaise parmi les élites.

Pour beaucoup, le roi n’a pas rempli sa mission essentielle : protéger le royaume et combattre l’ennemi.

À l’inverse, le prestige des défenseurs de Paris — notamment Eudes — s’en trouve considérablement renforcé.

Après l’épisode de Paris, la confiance envers Charles se fragilise dans plusieurs régions de l’empire.

Les critiques ne portent pas seulement sur ses décisions militaires :
elles concernent aussi sa capacité à gouverner un ensemble aussi vaste.

En novembre 887, les grands de Francie orientale se réunissent à Tribur, près de Mayence.

Sous l’impulsion d’Arnulf de Carinthie, un membre de la dynastie carolingienne, ils décident de déposer Charles le Gros.

Cette décision marque une rupture majeure : pour la première fois, un empereur carolingien est officiellement écarté du pouvoir par l’aristocratie.

Dans les mois qui suivent, l’empire se fragmente rapidement.

En 888, la Lotharingie refuse l’autorité d’Arnulf et se tourne vers Rodolphe Ier de Bourgogne, tandis que d’autres régions cherchent leurs propres solutions politiques.

🔍 Zoom – 887 : la déposition de Charles le Gros


👑 888 : un nouveau roi en Francie occidentale

Charles le Gros meurt peu après sa déposition, le 12 janvier 888, dans le cloître de Neudingen, sur le Danube.

Il disparaît sans héritier légitime, ce qui met fin à la tentative de restauration de l’unité carolingienne.

En Francie occidentale, les grands prennent alors une décision décisive.

Le 29 février 888, ils élisent comme roi Eudes, comte de Paris et héros du siège de la ville.

Cette élection marque une évolution majeure du système politique.

La royauté n’est plus seulement un héritage dynastique : elle devient aussi le résultat d’un choix aristocratique, fondé sur la capacité d’un chef à défendre le royaume.

Avec l’avènement d’Eudes, la Francie occidentale entre dans une nouvelle phase de son histoire : celle d’une monarchie plus dépendante des équilibres entre les grandes familles du royaume.

🔍 Zoom – 888 : Eudes, roi des Francs occidentaux


🧠 À retenir

  • 884–888 : Charles le Gros gouverne une grande partie de l’ancien empire carolingien.
  • L’unité politique semble renaître, mais elle reste fragile.
  • 885–886 : le siège de Paris révèle l’importance des chefs locaux comme Eudes.
  • 887 : la déposition de Charles à Tribur marque une crise profonde du pouvoir impérial.
  • 888 : l’élection d’Eudes en Francie occidentale montre l’émergence d’une royauté plus élective.

Crédit images

  • Empire carolingien - Trasamundo (talk · contribs), CC BY 3.0 https://creativecommons.org/licenses/by/3.0, via Wikimedia Commons
  • Assassinat de Godfred - Jacobus van Dijck, Public domain, via Wikimedia Commons
  • Siège de Paris - Jean Victor Schnetz, Public domain, via Wikimedia Commons

Zooms

885–886 : le siège de Paris

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886 : rançon, compromis et crise de légitimité

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887 : la déposition de Charles le Gros

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888 : Eudes, roi des Francs occidentaux

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