
LE HAUT MOYEN ÂGE · 476 → 987
Eudes est roi des Francs occidentaux de 888 à 898.
En 888, la Francie occidentale entre dans une nouvelle phase politique. Après la mort de Charles le Gros, les grands du royaume élisent Eudes, comte de Paris et héros de la défense de la capitale lors du siège viking de 885-886.
Pour la première fois depuis plusieurs générations, la couronne n’est pas attribuée à un Carolingien.
Cette décision ne fait pourtant pas disparaître la dynastie issue de Charlemagne : elle ouvre au contraire une décennie de tensions, durant laquelle l’autorité royale doit être constamment reconstruite par l’action militaire, la négociation politique et la gestion des alliances aristocratiques.
Le contexte immédiat éclaire ce choix. Sous Charles le Gros, l’Empire carolingien semble brièvement reconstitué, mais cette unité n’a pas empêché les crises militaires. Le siège de Paris (885–886) a profondément entamé le prestige impérial : on reproche au souverain d’avoir tardé à intervenir et d’avoir finalement préféré négocier et payer les Vikings, les laissant repartir piller d’autres régions du royaume, notamment en Bourgogne.
Dans ce climat de défiance, l’élection d’Eudes apparaît comme une solution pragmatique : les grands choisissent un chef reconnu pour son efficacité militaire et sa capacité à défendre le cœur du royaume.
Couronnement de Eudes - Source: Wikimedia Commons
Cependant, la légitimité d’un roi non carolingien reste fragile. Pour la renforcer, Eudes organise un second sacre à Reims le 23 novembre 888. Devant une grande assemblée réunissant les principaux seigneurs et les évêques du royaume, il reçoit une couronne envoyée par l’empereur Arnulf de Carinthie, qu’il place lui-même sur sa tête. Ce geste symbolique manifeste la reconnaissance du souverain de Francie orientale et inscrit la royauté d’Eudes dans l’ordre politique carolingien.
Cette cérémonie revêt également une importance particulière : elle constitue la dernière grande assemblée réunissant à la fois les grands laïcs et les évêques venus des régions situées au nord et au sud de la Loire, témoignant encore d’une certaine unité politique du royaume.
Malgré ces efforts, Eudes doit gouverner un royaume sous pression permanente :
Dans ce contexte, le pouvoir royal repose sur une équation simple : protéger le royaume, convaincre les élites et maintenir une coalition politique.
🔍 Zoom – 888 : Compiègne et Reims, deux sacres
Le règne d’Eudes illustre une transformation profonde de la monarchie franque.
Comme Boson de Provence en 879, Eudes n’est pas un descendant direct de Charlemagne. Son élection montre que la haute aristocratie dispose désormais d’un pouvoir décisif dans la désignation du roi.
Sans renier totalement la légitimité carolingienne, les grands du royaume réintroduisent un principe ancien : celui de l’élection et de l’acclamation aristocratique.
Dans ce système politique, la dynastie ne suffit plus : la royauté dépend désormais de la capacité d’un chef à défendre le royaume et à maintenir l’équilibre entre les grandes familles.
Les instruments du pouvoir reflètent cette nouvelle réalité. Des deniers frappés au nom d’Eudes, notamment à Toulouse, témoignent qu’une royauté non carolingienne peut désormais s’inscrire dans les pratiques administratives et symboliques du gouvernement.
Dès le début de son règne, Eudes fait face à une opposition active.
L’archevêque de Reims, Foulques, reste fidèle au principe dynastique carolingien et soutient plusieurs concurrents. Dans ce contexte troublé, un prétendant extérieur, Guy III de Spolète, est même sacré à Langres, tentative éphémère de redéfinir l’équilibre politique du royaume.
Parallèlement, Ramnulf II, comte de Poitiers, agit comme protecteur et tuteur du jeune Charles le Simple, gardant ouverte la perspective d’un retour carolingien.
Pour stabiliser sa position, Eudes cherche l’appui du puissant roi de Francie orientale, Arnulf de Carinthie. Ce soutien contribue à renforcer la légitimité de son second sacre à Reims le 13 novembre 888, accompagné d’un cérémonial plus solennel et d’insignes royaux inspirés de la tradition impériale.
Les premières années du règne d’Eudes sont marquées par une succession de crises militaires et politiques. Les raids vikings se poursuivent, tandis que les grandes principautés régionales affirment leur autonomie. Le royaume apparaît fragmenté, et l’autorité royale doit constamment s’imposer face aux princes et aux envahisseurs.
Vers 890, les Vikings poursuivent leurs expéditions dans l’Ouest. Ils assiègent la ville de Saint-Lô, massacrent une partie de la population et tuent l’évêque de Coutances. Profitant des divisions entre les princes bretons, ils avancent jusqu’au Blavet.
Les Bretons parviennent finalement à les repousser lors de plusieurs combats. Au cours du premier affrontement, le chef breton Judicaël est tué. La victoire finale revient cependant à Alain Ier, dit Alain le Grand, qui renforce son prestige et adopte le titre de roi de Bretagne, affirmant l’autonomie du principat breton face aux puissances voisines.
Dans le même temps, l’équilibre politique évolue dans le sud. Le 6 juin, une assemblée se réunit à Valence, convoquée par Ermengarde, veuve de Boson de Provence. Son fils Louis est proclamé roi de Provence avec l’appui de son oncle Richard le Justicier. Celui-ci étend progressivement son autorité en Bourgogne et finit par être reconnu duc de Bourgogne par le roi Eudes.
La mort du comte Ramnulf II de Poitiers le 5 août ouvre également une crise de succession en Aquitaine. Eudes tente d’imposer son frère Robert comme comte de Poitiers, mais les élites locales refusent cette décision. Le pouvoir passe finalement à Adémar d’Angoulême, avant que Ebles Manzer, fils illégitime de Ramnulf, ne s’impose quelques années plus tard.
À l’automne, les Vikings, chassés de Bretagne, établissent leurs quartiers d’hiver près de Noyon, sur l’Oise. Le 21 novembre, le roi Eudes se poste à Senlis afin de leur barrer la route de Paris, protégeant ainsi la capitale du royaume.
L’année 891 est dominée par la guerre contre les Vikings.
Le 2 mai, ils pillent l’abbaye de Saint-Omer en Picardie, bien que la population tente de résister.
Abbaye de Saint-Omer - Source: Wikimedia Commons
Au printemps et durant l’été, le roi Eudes mène une campagne contre les Normands près de Wallers, non loin de Valenciennes. Les Vikings parviennent cependant à s’échapper. Peu après, Eudes est surpris en Vermandois et subit à son tour un revers.
Les Vikings poursuivent leur progression en direction de l’est. Le 25 juin, après avoir franchi la Meuse près de Liège et pillé les environs d’Aix-la-Chapelle, ils battent une armée de Francie orientale sur la rivière Gueule.
Mais leur avance est finalement stoppée par le roi Arnulf de Carinthie. Le 1er septembre 891, à la bataille de Louvain, les forces franques repoussent les Vikings sur la Dyle. Les chefs vikings Sigfredhr et Godfredr y trouvent la mort.
Dans le même temps, une nouvelle menace apparaît au sud : des Sarrasins débarquent à Nice et commencent à ravager le Piémont, avant de s’enfoncer dans les Alpes pour contrôler certains cols stratégiques.
Profitant des troubles, Baudouin II de Flandre étend également son pouvoir et s’empare de l’Artois jusqu’à la Canche.
En février 892, les Vikings établis autour de Louvain lancent une nouvelle campagne. Ils ravagent la rive gauche du Rhin jusqu’à Bonn, puis pénètrent en Francie occidentale par Prüm et les Ardennes. La région comprise entre Reims et Cambrai est largement dévastée.
Le 17 avril, un incendie accidentel détruit l’abbaye Saint-Vaast d’Arras et le castrum voisin. Profitant du désordre et en révolte contre le roi Eudes, Baudouin II de Flandre s’empare d’Arras et fait restaurer ses fortifications.
Abbaye Saint-Vaast d’Arras - Source: Wikimedia Commons
Eudes intervient alors en Flandre : il prend Laon et fait exécuter le comte Gautier. Mais la situation reste instable et Baudouin se replie à Bruges, mentionnée pour la première fois dans les sources à cette occasion.
Le 13 juin, Eudes se trouve à Tours avec son frère Robert. Il mène ensuite une campagne en Aquitaine, où il soutient Aymar, qui devient comte de Poitiers au détriment d’Ebles Manzer. Après avoir séjourné à Limoges, Angoulême et Périgueux, il marche contre Guillaume le Pieux et redistribue certains bénéfices à ses partisans.
Le roi est encore attesté à Cosne-sur-Loire le 22 septembre, signe de ses déplacements constants pour maintenir l’autorité royale.
À l’automne, une famine frappe la Francie occidentale. Face à l’épuisement des ressources locales, les Vikings quittent massivement le continent pour gagner l’Angleterre en passant par Boulogne.
🔍 Zoom – 888 et 892 : Montfaucon et Montpensier
En 893, la rivalité dynastique éclate ouvertement en Francie occidentale.
Le 28 janvier 893, le jeune Charles III, dit Charles le Simple, est sacré roi à Reims par l’archevêque Foulques. Héritier carolingien légitime, il bénéficie du soutien de plusieurs aristocrates attachés à la dynastie de Charlemagne : Baudouin II de Flandre, Pépin de Senlis, frère d’Herbert de Vermandois, ainsi que plusieurs évêques.
Ce sacre ouvre une période de double royauté : face à Eudes, roi élu en 888, les partisans carolingiens disposent désormais de leur propre souverain.
Eudes réagit rapidement. Soutenu par Guillaume d’Aquitaine et Richard le Justicier, puissant seigneur de Bourgogne, il lance une campagne contre son rival.
En 894, Eudes parvient à reprendre l’avantage militaire. Les forces du roi robertien affrontent celles de Charles le Simple et de ses alliés. Battu, Charles doit se retirer et trouver refuge en Bourgogne, sous la protection de ses soutiens.
Cette victoire renforce temporairement la position d’Eudes, mais elle ne met pas fin à la rivalité dynastique. La Francie occidentale reste profondément divisée.
Dans les faits, l’autorité d’Eudes demeure surtout forte dans les régions situées entre la Loire et la Seine, tandis que le légitimisme carolingien reste puissant entre la Seine et la Meuse.
La rivalité entre Eudes et Charles reflète aussi les stratégies des grands aristocrates.
Charles bénéficie notamment du soutien de Baudouin II de Flandre, inquiet de la volonté d’Eudes de reprendre le contrôle des honores et des ressources du fisc royal.
Dans ce contexte, les princes jouent souvent un roi contre l’autre afin d’accroître leur autonomie et de consolider leurs propres territoires.
La lutte pour le pouvoir se poursuit au milieu des années 890.
En 895, Eudes mène une expédition militaire depuis Corbie et marche contre Arras, tentant d’affirmer son autorité dans le nord du royaume.
L’année suivante, en 896, il parvient à s’emparer de Péronne et de Saint-Quentin, deux places importantes du Vermandois.
Ces succès militaires montrent que le roi conserve une réelle capacité d’action. Pourtant, malgré ces victoires, la concurrence dynastique continue d’affaiblir la monarchie et d’entretenir l’instabilité politique du royaume.
À la fin de son règne, le roi Eudes cherche à mettre fin à la longue rivalité qui l’oppose au prétendant carolingien Charles le Simple.
En 897, plusieurs événements témoignent de cette tentative d’apaisement.
Le 27 mars, jour de Pâques, le chef normand Hundeus (Huncdée) reçoit le baptême à Denain, à la frontière entre la Francie occidentale et la Lotharingie. Le jeune Charles le Simple, qui cherche alors à se ménager des alliances, en est le parrain. Cette conversion illustre les relations complexes entre princes francs et chefs vikings, mêlant diplomatie, religion et stratégie politique.
Peu après Pâques, des négociations reprennent entre Eudes et les partisans de Charles. Après plusieurs années de rivalité, les deux camps parviennent finalement à un compromis.
Charles accepte de renoncer provisoirement au trône de Francie occidentale. En échange, il reçoit la place forte de Laon, importante position stratégique dans le nord du royaume. De son côté, Eudes reconnaît officiellement Charles comme son successeur, ouvrant la voie à un retour pacifique de la dynastie carolingienne.
Le roi Eudes meurt le 3 janvier 898 à La Fère.
Après sa disparition, les grands du royaume appliquent l’accord conclu l’année précédente et reconnaissent Charles le Simple comme roi des Francs occidentaux. La monarchie carolingienne est ainsi restaurée.
Mais la décennie qui vient de s’écouler a profondément transformé l’équilibre politique du royaume. L’élection d’Eudes en 888 a montré que la couronne pouvait être attribuée par choix aristocratique, et non seulement par succession dynastique.
🔍 Zoom – 898 : la succession et l’héritage robertien
Avant sa mort, Eudes avait pris soin de préserver les intérêts de sa famille.
Dans le cadre du compromis conclu avec Charles le Simple, des terres issues du fisc royal sont attribuées à son frère Robert, renforçant la position de la famille robertienne dans le royaume.
Si la dynastie carolingienne revient sur le trône, la puissance des Robertiens n’est pas brisée. Au contraire, elle s’enracine durablement dans la politique du royaume — une ascension qui conduira, un siècle plus tard, à l’avènement de Hugues Capet.