
LE HAUT MOYEN ÂGE · 476 → 987
En 898, après la mort du roi Eudes, la Francie occidentale revient à un souverain carolingien : Charles III, dit Charles le Simple.
Ce retour dynastique ne signifie cependant pas un retour à la monarchie puissante de l’époque de Charlemagne. À la fin du IXᵉ siècle, le roi doit composer avec des princes territoriaux puissants, qui reconnaissent son autorité tant qu’elle sert leurs intérêts politiques et militaires.
Charles règne effectivement sur la Francie occidentale jusqu’en 922, date de sa déposition par une coalition aristocratique. Mais son histoire ne s’arrête pas là : capturé en 923, il reste prisonnier pendant plusieurs années et meurt en captivité le 7 octobre 929.
Son règne est dominé par deux défis majeurs :
Dès le début de son règne, Charles le Simple doit faire face à la menace persistante des Vikings, installés depuis plusieurs décennies dans les vallées fluviales du royaume.
Le 1er ou 3 janvier 898, à la mort du roi Eudes, Charles est reconnu roi de Francie occidentale et s’établit sur le trône. Très vite, il doit affronter les bandes normandes qui continuent de parcourir la vallée de la Seine et les régions du nord.
Au printemps 898, le nouveau roi parvient à repousser des Vikings sur la Somme, montrant qu’il entend défendre activement le royaume. Mais ces succès restent fragiles, car la guerre contre les Normands est marquée par des raids rapides et une grande mobilité des envahisseurs.
Dans le même temps, les grands princes renforcent leur position. En mai 898, Guillaume le Pieux, puissant seigneur d’Auvergne, prend dans une charte le titre de « duc d’Aquitaine », signe de l’affirmation progressive des principautés territoriales.
Guillaume le Pieux - Source: Wikimedia Commons
La lutte contre les Vikings mobilise aussi d’autres chefs du royaume. Le 28 décembre 898, Richard le Justicier, duc de Bourgogne, remporte une victoire sur des Normands à Argenteuil, près de Tonnerre.
L’année 899 est marquée par des tentatives de stabilisation politique.
En juin, Charles séjourne à Verberie, puis tient durant l’été un plaid sur les bords de l’Oise, où il cherche à apaiser plusieurs rivalités. Il conclut notamment la paix avec Zwentibold, roi de Lotharingie, tandis que Baudouin II de Flandre se réconcilie avec Herbert de Vermandois.
Malgré ces efforts diplomatiques, les Vikings poursuivent leurs expéditions. En novembre 899, ils ravagent les régions situées entre l’Oise et la Meuse, rappelant la difficulté pour le pouvoir royal de contrôler les frontières du royaume.
Les rivalités aristocratiques restent vives. Le 17 juin 900, Baudouin II de Flandre fait assassiner Foulques, archevêque de Reims, l’un des principaux soutiens de la dynastie carolingienne.
Malgré cet acte violent, Baudouin conserve une position forte : quelques années plus tard, il est officiellement reconnu par Charles comme abbé laïque de Saint-Bertin, illustrant la nécessité pour le roi de composer avec les princes territoriaux.
Au début du Xe siècle, les Vikings continuent de menacer plusieurs régions du royaume.
Le 5 juin 903, le comte de Paris Robert, futur ancêtre des Capétiens, obtient du roi des lettres protégeant les moines de Lièpvre contre les tentatives d’usurpation de l’abbaye de Saint-Denis.
Peu après, le 28 juin, un violent incendie frappe l’abbaye de Saint-Martin-de-Tours. Des Vikings remontent la Loire après avoir incendié Amboise et Bléré, puis se présentent devant Tours. Ils ne parviennent pas à prendre la ville, mais ravagent les faubourgs et incendient l’abbaye.
Les envahisseurs sont finalement battus à Saint-Martin-le-Beau, montrant que les forces locales restent capables de résister malgré la fragilité du pouvoir royal.
Ces épisodes illustrent la situation du royaume au début du règne de Charles :
le roi tente de défendre son autorité, mais le pouvoir réel dépend largement des grands princes et des coalitions locales, tandis que les Vikings continuent de profiter de la fragmentation politique du royaume.
Pour renforcer sa position, Charles cherche à consolider ses alliances politiques.
Le 16 avril 907, il épouse à Laon Frédérune (Frérone), issue d’une grande famille aristocratique de Lotharingie. Le mariage est suivi d’un sacre solennel : la reine est couronnée le 18 avril à Saint-Remi de Reims par l’archevêque Hervé.
Le lendemain, au palais d’Attigny, Charles établit pour sa femme un douaire comprenant notamment le fisc de Corbeny et le palais de Ponthion, avec leurs dépendances. La reine devient ainsi un élément central du dispositif politique et territorial du pouvoir royal.
Au début du Xe siècle, la Francie occidentale reste profondément marquée par les raids vikings. Les campagnes sont ravagées, les monastères pillés et les villes menacées. Dans ce contexte d’insécurité permanente, le pouvoir royal doit s’appuyer sur les princes territoriaux et les évêques pour organiser la défense du royaume.
Vers 909 ou 910, un événement d’une tout autre nature marque la vie religieuse et politique du royaume : la fondation de l’abbaye de Cluny par Guillaume le Pieux, duc d’Aquitaine, et son épouse Engelberge. Installée sur des terres cédées à une communauté de douze moines bénédictins venus de Baume-les-Messieurs, l’abbaye est confiée à l’abbé Bernon. Placée directement sous l’autorité de Saint-Pierre de Rome, Cluny échappe à toute ingérence laïque ou épiscopale. Cette autonomie exceptionnelle lui permettra de devenir, dans les siècles suivants, l’un des principaux centres spirituels de l’Occident médiéval.
Abbaye de Cluny - Source: Wikimedia Commons
Dans ces mêmes années, l’affirmation des principautés territoriales se poursuit. Guillaume le Pieux, héritier de Bernard Plantevelue, domine l’Auvergne et le Limousin et se proclame duc des Aquitains, allant jusqu’à frapper sa propre monnaie. De son côté, le duc Richard de Bourgogne renforce ses positions et autorise certaines abbayes, comme Sainte-Colombe de Saint-Denis-lès-Sens, à se fortifier pour résister aux incursions vikings.
Malgré ces mesures défensives, les raids continuent. Des bandes normandes ravagent la Bourgogne et l’Auvergne, tandis que plusieurs régions du centre du royaume subissent de nouvelles attaques. Selon le chroniqueur Dudon de Saint-Quentin, une troupe conduite par Rollon traverse le royaume en remontant vers la vallée de la Seine, laissant derrière elle villages incendiés et populations massacrées.
L’année 911 marque un tournant dans la lutte contre les Vikings.
Le 20 juillet, une armée normande remonte la vallée de l’Eure et assiège la ville de Chartres. Une coalition de princes francs se forme pour défendre la cité. Elle rassemble notamment :
Les forces franques remportent une victoire importante. Les Vikings commandés par Rollon subissent de lourdes pertes — les chroniques évoquent plusieurs milliers de morts — et doivent battre en retraite.
Cette victoire montre que les princes du royaume peuvent encore résister efficacement aux envahisseurs. Mais elle révèle aussi les limites de la stratégie militaire : malgré les succès ponctuels, les raids vikings reprennent régulièrement.
Face à cette situation, Charles le Simple adopte une stratégie nouvelle.
À l’automne 911, il conclut avec Rollon le traité de Saint-Clair-sur-Epte. Le roi cède au chef viking la région autour de Rouen et du pays de Caux, située à l’est de l’Epte. Ce territoire devient une principauté confiée à Rollon et destinée à servir de zone tampon entre la Francie occidentale et les régions exposées aux raids.
Plaque commémorative de Saint-Clair-sur-Epte - Source: Wikimedia Commons
En échange, Rollon accepte :
Ce compromis transforme une menace permanente en une principauté intégrée au royaume et marque la naissance de la future Normandie.
Carte de Normandie - Source: Wikimedia Commons
L’installation des Scandinaves dans la région entraîne progressivement leur assimilation. Les colons prennent souvent des épouses dans la population locale et adoptent peu à peu les structures politiques et religieuses du royaume, tout en laissant des traces durables dans la toponymie et le vocabulaire maritime.
🔍 Zoom – 911 : Saint-Clair-sur-Epte et la naissance de la Normandie
La même année, un événement majeur modifie l’équilibre politique européen.
À la mort du roi Louis IV l’Enfant (21 novembre 911), la Lotharingie refuse de reconnaître le nouveau pouvoir venu de l’est et choisit de se placer sous l’autorité de Charles le Simple.
Plusieurs grands lotharingiens — notamment Régnier au Long Col et le comte palatin Wigéric — proposent au Carolingien une forme d’élection. Charles accepte et se tourne désormais davantage vers l’est.
Ce succès renforce son prestige, mais il constitue aussi un piège politique. Gouverner cette région frontière implique de redistribuer des honores et d’intégrer de nouvelles élites, ce qui suscite des jalousies en Francie occidentale.
Dans les années 911–912, Charles remet également en valeur le titre de rex Francorum dans ses actes officiels. Ce titre souligne l’idée d’une royauté fondée sur la continuité du royaume des Francs, dont les centres symboliques demeurent Reims et Paris.
Cependant, l’influence croissante de conseillers lotharingiens — notamment Haganon — alimente le mécontentement des aristocrates occidentaux.
🔍 Zoom – 911 : la Lotharingie sous Charles le Simple
Après le traité de Saint-Clair-sur-Epte (911), la situation du royaume ne devient pas pour autant stable. Si la vallée de la Seine est désormais protégée par la principauté normande de Rollon, d’autres défis apparaissent. Les grandes principautés territoriales se renforcent, tandis que de nouvelles menaces — notamment les Hongrois — frappent les régions orientales du monde franc.
L’année 912 marque une évolution importante dans l’espace bourguignon.
Le 25 octobre, à la mort du roi Rodolphe Ier de Bourgogne, son fils Rodolphe II lui succède et poursuit la consolidation du royaume de Bourgogne.
Dans le même temps, Charles le Simple cherche à organiser l’équilibre des pouvoirs en Bourgogne. Le 21 juin, il concède la terre de Poligny, dans le Varais, à Hugues le Noir, fils du puissant Richard le Justicier. Par ce geste, le roi reconnaît implicitement à Hugues la capacité de succéder à son père dans ses honneurs bourguignons.
Cette politique illustre la nécessité pour le souverain de s’appuyer sur les grandes familles aristocratiques afin de maintenir l’équilibre du royaume.
La même période voit également le renouveau de la vie religieuse. Sur ses terres de Brogne, le noble Gérard de Brogne fonde une communauté monastique qui deviendra un important centre de réforme religieuse dans la région.
À partir du milieu des années 910, une nouvelle menace apparaît en Europe occidentale : les Hongrois, cavaliers venus des plaines d’Europe orientale.
En 915, ils lancent des raids en Alsace, en Lorraine et en Bourgogne, révélant la vulnérabilité des frontières orientales.
Les attaques se poursuivent en 917, lorsque les Hongrois incendient Bâle et ravagent de nouveau l’Alsace et la Lorraine.
La même année, des changements politiques importants surviennent en Aquitaine. Le 6 juillet 917, Guillaume II le Jeune devient duc d’Aquitaine à la mort de son oncle Guillaume le Pieux. Dans le Midi, le marquisat de Gothie passe progressivement sous le contrôle des comtes de Toulouse, prélude à l’ascension de Raimond Pons quelques années plus tard.
Pendant ce temps, en Francie occidentale, Charles continue de soutenir les institutions religieuses : il donne notamment sa villa viticole de Suresnes aux moines de Saint-Germain-des-Prés.
Malgré l’installation des Normands en Normandie, les Vikings continuent d’opérer dans d’autres régions.
En 919, une flotte conduite par le chef norvégien Ragenold envahit la Bretagne. Les Vikings s’emparent de Nantes et prennent le contrôle de l’estuaire de la Loire, position stratégique qui leur permet de lancer de nouvelles expéditions dans la région.
La noblesse et une partie du clergé breton fuient alors vers la Francie occidentale ou vers l’Angleterre. Le comte de Poher et son fils Alain trouvent refuge auprès du prince anglo-saxon Æthelstan, futur roi d’Angleterre.
La même année, les Hongrois poursuivent leurs raids en Lorraine, rappelant que la pression militaire sur le monde franc ne provient plus seulement des Vikings.
Dans ce contexte instable, Charles le Simple cherche à renforcer sa position face aux souverains de Germanie, principaux rivaux dans l’espace carolingien.
Après la mort de sa première épouse, il épouse le 10 février 919 Edwige de Wessex (Odgive), princesse anglo-saxonne. Ce mariage rapproche la monarchie franque de la dynastie anglaise et ouvre de nouvelles perspectives diplomatiques.
Mais la rivalité avec le roi saxon Henri l’Oiseleur débouche sur un affrontement. En 920, Charles est battu à Pfeddersheim, près de Worms.
La situation se stabilise finalement par la négociation. Le 7 novembre 921, le traité de Bonn établit une reconnaissance mutuelle entre Charles le Simple et Henri l’Oiseleur, fixant un équilibre politique entre les deux royaumes.
Malgré ces succès diplomatiques, Charles perd progressivement le soutien d’une partie de l’aristocratie.
Les tensions se cristallisent autour de Haganon, conseiller royal d’origine modeste que le roi favorise largement. Lorsque Charles retire à sa tante Rothilde l’abbaye de Chelles pour la confier à Haganon, l’indignation gagne les princes robertiens.
En 922, une coalition aristocratique se soulève.
Profitant de l’absence du roi parti en Lotharingie, les rebelles proclament la déchéance de Charles et élisent Robert Iᵉʳ, frère d’Eudes. Celui-ci est sacré roi le 30 juin 922 à Reims par Gautier, archevêque de Sens.
🔍 Zoom – 922 : la déposition de Charles et l’élection de Robert Iᵉʳ
La guerre éclate entre les deux rois.
Le 15 juin 923, près de Soissons, les armées s’affrontent. Robert Iᵉʳ est tué durant la bataille, mais les Robertiens conservent l’avantage.
Peu après, les grands du royaume élisent Raoul de Bourgogne comme nouveau roi et le font sacrer le 13 juillet 923 à Saint-Médard de Soissons.
Charles tente alors de reprendre l’initiative, mais il est finalement capturé le 17 juillet 923 par Herbert II de Vermandois.
Mise en prison de Charles le Simple - Source: Wikimedia Commons
Sa seconde épouse Edwige de Wessex s’enfuit en Angleterre avec leur fils, le futur Louis IV.
Charles reste prisonnier pendant plusieurs années et meurt en captivité le 7 octobre 929 à Péronne.
🔍 Zoom – 923 : Soissons et la capture de Charles