
LE HAUT MOYEN ÂGE · 476 → 987
Quand Pépin de Herstal meurt en 714, il laisse derrière lui un pouvoir immense… mais fragile. Le royaume franc reste officiellement mérovingien, mais l’autorité réelle repose désormais sur la famille des Pépinides et sur la fonction de maire du palais.
La succession de Pépin provoque immédiatement une crise. Plusieurs factions aristocratiques tentent de contrôler le pouvoir, tandis que la Neustrie cherche à se libérer de la domination austrasienne.
Au cœur de cette tempête apparaît Charles Martel, fils naturel de Pépin et d’Alpaïde. Chef de guerre énergique, stratège politique habile, il transforme progressivement un pouvoir incertain en une domination durable.
Charles ne devient jamais roi. Pourtant, durant près de trente ans, il gouverne le royaume franc comme son véritable maître.
Son règne marque une étape décisive : le pouvoir pépinide cesse d’être un simple accident politique et devient une construction dynastique qui prépare l’avènement des Carolingiens.

La royaume des Francs en 714 - Public domain, via Wikimedia Commons
À la mort de Pépin, la succession semble devoir revenir à son petit-fils Théodoald, encore enfant. La régence est assurée par Plectrude, veuve de Pépin, qui tente de préserver l’héritage familial depuis Cologne.
Charles Martel est alors écarté du pouvoir et même emprisonné par le parti de Plectrude.
Mais la situation se détériore rapidement.
En Neustrie, le maire du palais Ragenfrid s’allie au roi mérovingien Chilpéric II et tente de reprendre le contrôle du royaume. Les provinces profitent de la confusion pour affirmer leur autonomie.
Charles parvient à s’échapper en 715 et rassemble les soutiens de l’aristocratie austrasienne. Il mène alors une série de campagnes décisives :
À partir de ce moment, Charles devient le véritable maître du pouvoir pépinide.
🔍 Zoom – Plectrude et Theudoald : la lutte pour l’héritage de Pépin (714–717)
La première grande victoire de Charles Martel survient en 716, lors de la bataille de l’Amblève.
Après s’être évadé de captivité, Charles tente de s’opposer aux forces réunies de ses adversaires. Mais il subit d’abord un revers à Cologne, face à la coalition formée par le roi mérovingien Chilpéric II, le maire du palais de Neustrie Ragenfrid, et leur allié Radbod Ier, duc des Frisons.
Contraint de battre en retraite, Charles se replie dans les montagnes de l’Eifel, où il rassemble ses partisans. De nombreux Austrasiens, hostiles à la domination neustrienne, se rallient alors à lui. Aux yeux de beaucoup, Charles apparaît comme le dernier représentant capable de défendre la puissance des Pépinides.
Au printemps 716, Charles passe à l’offensive. Il attaque la coalition neustro-frisonne près de la confluence de l’Amblève et de l’Ourthe, dans la région de Martinrive (près d’Aywaille).
Les armées ennemies, confiantes après leur victoire à Cologne, ne s’attendent pas à une attaque.
Charles emploie alors une tactique audacieuse : il feint la retraite pour attirer les Neustriens hors de leur position défensive. Pensant poursuivre un ennemi en fuite, les troupes de Chilpéric II se lancent à sa poursuite.
C’est à ce moment que Charles se retourne brusquement. Les Austrasiens tendent une embuscade et frappent l’armée adverse alors qu’elle est désorganisée.
La surprise est totale. Selon les Annales de Metz, les pertes infligées aux forces neustriennes sont considérables.
La victoire de l’Amblève est décisive :
Charles Martel y révèle pour la première fois le talent stratégique qui fera sa réputation.
Après la bataille, il parvient même à récupérer une partie du trésor et de la rançon que Plectrude avait versés à Chilpéric II et à Ragenfrid lors de la prise de Cologne.
Cette victoire transforme Charles d’un chef rebelle en véritable prétendant au pouvoir.
La victoire de l’Amblève (716) redonne de la force au parti austrasien. Mais la guerre civile n’est pas terminée. Le roi Chilpéric II et le maire du palais Ragenfrid, affaiblis par leur défaite, se replient en Neustrie pour réorganiser leurs forces.
Charles Martel comprend que la victoire ne sera durable que s’il brise définitivement la coalition neustrienne.
Au lieu de poursuivre immédiatement ses adversaires, il adopte une stratégie prudente. Pendant plusieurs mois, il rassemble une armée plus importante et consolide le soutien de l’aristocratie austrasienne. Au printemps 717, il estime le moment venu de porter le combat en territoire neustrien.
Charles franchit la frontière et mène une campagne dans la région de Cambrai, ravageant les territoires ennemis pour provoquer une réaction. Chilpéric II et Ragenfrid sont contraints de marcher contre lui.
Avant l’affrontement, Charles tente une dernière manœuvre politique : il envoie un messager aux Neustriens et propose la paix, à condition d’être reconnu comme maire du palais, héritier de la fonction exercée par son père Pépin de Herstal.
La réponse de Chilpéric est catégorique. Selon lui, Pépin avait usurpé le pouvoir et la famille pépinide n’a aucun droit à gouverner le royaume.
La bataille devient alors inévitable.
Les deux armées se rencontrent près du village de Vinchy, non loin de Cambrai, le 21 mars 717, un dimanche de la Passion.
L’affrontement tourne rapidement à l’avantage de Charles Martel. Les Austrasiens infligent une lourde défaite aux forces neustriennes. Chilpéric II et Ragenfrid doivent fuir le champ de bataille, poursuivis par l’armée de Charles jusqu’aux environs de Paris.
La victoire de Vinchy change profondément l’équilibre politique du royaume.
Fort de ce succès, Charles proclame Clotaire IV roi d’Austrasie, afin d’opposer un souverain rival à Chilpéric II. Il impose également ses partisans à des postes clés, notamment en remplaçant l’archevêque de Reims, Rigobert, par Milon de Trèves.
Cependant, la guerre civile se poursuit encore quelques années. Chilpéric II et Ragenfrid cherchent l’appui du puissant duc d’Aquitaine, Eudes. Mais Charles Martel continue d’accumuler les victoires : en 719, il les bat de nouveau lors de la bataille de Néry.
Après cette défaite, l’opposition s’effondre. Ragenfrid se replie à Angers, tandis qu’Eudes finit par livrer Chilpéric II à Charles.
Charles Martel choisit alors une solution politique habile : après la mort de Clotaire IV, il reconnaît Chilpéric II comme roi unique des Francs. Le roi conserve la couronne, mais le pouvoir réel appartient désormais au maire du palais.
La victoire de Vinchy marque ainsi une étape décisive : Charles Martel devient le maître du royaume franc.
Après sa victoire à Vinchy (717), Charles Martel poursuit sa consolidation du pouvoir en Austrasie. L’un des derniers obstacles à son autorité reste la ville de Cologne, où la veuve de Pépin de Herstal, Plectrude, s’est retranchée.
Depuis la mort de Pépin en 714, Plectrude tente de préserver l’héritage familial en gouvernant au nom de son petit-fils Théodoald, qu’elle présente comme le successeur légitime de son grand-père à la mairie du palais. Elle s’appuie pour cela sur le trésor et les ressources accumulés par Pépin de Herstal.
Mais la situation politique a changé : les victoires militaires de Charles Martel ont rallié à sa cause une grande partie de l’aristocratie austrasienne.
Charles marche alors sur Cologne, centre du pouvoir pépinide et lieu où se trouve le trésor royal. Face à la puissance militaire de Charles et au manque de soutien, Plectrude est contrainte de capituler.
Elle accepte de remettre à Charles :
Cette capitulation marque un moment décisif : Charles Martel devient le chef incontesté du parti pépinide et le véritable maître de l’Austrasie.
La prise de Cologne lui fournit non seulement les ressources financières nécessaires pour poursuivre la guerre civile, mais aussi la légitimité politique pour prétendre à la fonction de maire du palais.
À partir de ce moment, Charles n’est plus seulement un chef rebelle : il apparaît comme le héritier réel du pouvoir de Pépin de Herstal.
Charles Martel comprend que le pouvoir ne repose plus seulement sur la légitimité royale. Il construit son autorité sur trois piliers essentiels.
Charles est avant tout un chef militaire. Ses victoires lui permettent de rallier les guerriers francs et d’imposer son autorité aux régions rebelles.
Il mène de nombreuses campagnes :
Ces campagnes assurent la cohésion du royaume et renforcent le prestige de Charles.
Charles s’appuie sur un réseau d’alliances avec les grandes familles nobles.
Il distribue des terres et des bénéfices à ses fidèles, consolidant ainsi un système de fidélité personnelle entre les guerriers et le pouvoir.
Ce mécanisme prépare les structures politiques qui deviendront plus tard celles de la société féodale.
Charles comprend aussi l’importance du soutien ecclésiastique.
Il entretient des relations étroites avec les réformateurs religieux et soutient notamment l’action du missionnaire Boniface, qui réorganise l’Église dans les régions germaniques.
Cette alliance entre pouvoir politique et autorité religieuse deviendra l’un des piliers de la dynastie carolingienne.
🔍 Zoom – Boniface : réformer l’Église pour stabiliser le royaume
L’épisode le plus célèbre du règne de Charles Martel est la bataille dite de Poitiers ou Tours, qui se déroule en octobre 732.
Depuis la conquête musulmane de la péninsule Ibérique en 711, les armées issues d’al-Andalus, dirigées par des gouverneurs omeyyades, franchissent régulièrement les Pyrénées. Ces expéditions ne visent pas toujours une conquête durable : elles prennent souvent la forme de raids militaires et de pillages, qui touchent la Septimanie et les régions du sud de la Gaule.
Au début du VIIIᵉ siècle, ces incursions deviennent plus profondes. Les troupes d’al-Andalus contrôlent déjà plusieurs places importantes au nord des Pyrénées, notamment Narbonne, conquise vers 719–720, qui devient une base stratégique.
Dans ce contexte, le duc d’Aquitaine Eudes (Odo) tente de défendre ses territoires. Il remporte une victoire importante à Toulouse en 721, mais la pression militaire reste forte.
Vers 732, une nouvelle expédition est organisée par le gouverneur d’al-Andalus, ʿAbd al-Rahman al-Ghafiqi. L’armée traverse les Pyrénées, ravage l’Aquitaine et remonte vers la vallée de la Loire, menaçant notamment la région de Tours, où se trouve le prestigieux monastère de Saint-Martin, riche centre religieux et économique.
Face à cette menace, Eudes reconnaît qu’il ne peut plus contenir seul l’offensive. Il se résout à appeler à l’aide Charles Martel, alors maire du palais et maître de facto du royaume franc.
Les deux armées se rencontrent quelque part entre Tours et Poitiers, probablement dans une zone boisée et vallonnée.
Les sources médiévales décrivent une armée franque formée en infanterie lourde, solidement organisée. Charles Martel choisit une position défensive et attend l’attaque.
Après plusieurs jours d’observation, l’armée d’ʿAbd al-Rahman lance l’assaut.
Les combats sont violents. Les chroniqueurs évoquent une lutte longue et difficile, où les lignes franques résistent aux charges adverses.
Au cours de l’affrontement, ʿAbd al-Rahman al-Ghafiqi est tué. La mort du commandant provoque la désorganisation de l’armée andalouse, qui se replie durant la nuit vers le sud.
Le lendemain, les Francs constatent que l’ennemi s’est retiré.
La victoire renforce considérablement le prestige militaire de Charles Martel. Elle montre sa capacité à mobiliser les forces du royaume et à coordonner la défense face à une menace extérieure.
Cependant, les historiens modernes nuancent l’interprétation traditionnelle de cette bataille.
Les chroniqueurs carolingiens ont souvent présenté Poitiers comme un tournant décisif de l’histoire de l’Europe chrétienne, une bataille qui aurait arrêté définitivement l’expansion musulmane.
En réalité, la situation est plus complexe :
Poitiers ne met donc pas fin à la présence musulmane au nord des Pyrénées. Elle constitue plutôt une victoire stratégique importante, qui renforce l’autorité de Charles Martel et stabilise temporairement la frontière méridionale du royaume franc.
Bataille de Poitiers - Public domain, via Wikimedia Commons
Avec le temps, l’événement deviendra l’un des épisodes les plus célèbres du haut Moyen Âge, symbole du pouvoir militaire des Francs et de l’ascension des Carolingiens.
🔍 Zoom – Poitiers 732 : entre histoire et légende
Après la bataille de Poitiers (732), la situation dans le sud de la Gaule reste instable.
Si l’expédition d’ʿAbd al-Rahman al-Ghafiqi a été repoussée, la présence d’al-Andalus au nord des Pyrénées n’a pas disparu.
Depuis le début du VIIIᵉ siècle, les armées venues d’al-Andalus contrôlent plusieurs positions stratégiques dans la région de Septimanie, notamment la ville de Narbonne, conquise vers 719–720. Cette région constitue une véritable tête de pont pour les expéditions vers la Gaule.
La situation est encore compliquée par les rivalités politiques locales. Certaines élites de Provence et de la vallée du Rhône cherchent à préserver leur autonomie face au pouvoir franc et n’hésitent pas à s’allier ponctuellement avec les forces venues d’al-Andalus.
À partir de 735, Charles Martel intervient directement dans ces régions afin de rétablir l’autorité franque.
Ces campagnes poursuivent plusieurs objectifs :
Entre 736 et 739, Charles mène plusieurs expéditions en Provence et en Septimanie. Ses armées reprennent plusieurs villes et forteresses et affaiblissent les réseaux de pouvoir hostiles.
Pour mener ces opérations, Charles s’appuie parfois sur des alliances extérieures, notamment avec les Lombards, afin de contenir l’influence des puissances installées dans le sud.
Malgré ces succès, la ville de Narbonne reste hors de portée des Francs. Solidement défendue et soutenue par al-Andalus, elle demeure un centre politique et militaire important dans la région.
Narbonne reste donc une frontière durable entre les territoires francs et les régions sous influence andalouse.
Ce n’est qu’en 759, sous le règne de Pépin le Bref, fils de Charles Martel, que la ville sera finalement reprise par les Francs.
Les campagnes du sud montrent que le pouvoir de Charles Martel ne se limite pas à la victoire de Poitiers.
Elles illustrent une politique plus large :
Ces opérations contribuent à consolider le pouvoir des Pépinides et à préparer les succès militaires et politiques de la génération suivante.
🔍 Zoom – Provence et Septimanie : une frontière militaire permanente
Pour maintenir son armée, Charles développe un système de redistribution de terres appelé beneficium.
Ces terres sont confiées à des guerriers ou à des aristocrates en échange de leur service militaire.
Ce système renforce la fidélité des élites et permet de soutenir une armée plus mobile et mieux équipée.
Bien que ce système ne soit pas encore la féodalité classique du Moyen Âge central, il en constitue l’un des prémices institutionnels.
🔍 Zoom – Bénéfices et fidélités : les bases du pouvoir carolingien
En 737, à la mort du roi mérovingien Thierry IV, Charles Martel franchit une étape décisive.
Il choisit de ne pas nommer immédiatement un nouveau roi.
Le royaume franc fonctionne alors pendant plusieurs années sans roi officiel, preuve que l’autorité réelle appartient désormais au maire du palais.
Charles gouverne comme le véritable chef du royaume, même si la dynastie mérovingienne n’est pas encore officiellement renversée.
🔍 Zoom – 737–743 : un royaume sans roi
Lorsque Charles Martel meurt en 741, il laisse un pouvoir consolidé et une structure politique prête à devenir dynastique.
Ses fils se partagent l’autorité :
En 743, ils réinstallent un roi mérovingien, Childéric III, pour donner une façade de légitimité à leur pouvoir.
Mais la transformation est déjà en marche.
En 751, Pépin le Bref sera sacré roi des Francs, mettant officiellement fin à la dynastie mérovingienne et inaugurant celle des Carolingiens.