
LE HAUT MOYEN ÂGE · 476 → 987
Quand Louis le Pieux meurt en 840, l’empire carolingien entre dans une nouvelle phase de son histoire. La rivalité entre ses fils éclate en guerre ouverte et l’unité construite par Charlemagne vacille. De cette crise dynastique naît progressivement un espace politique qui compte directement pour l’histoire de France : la Francie occidentale, où règne Charles, bientôt surnommé “le Chauve”.
Charles n’hérite pas simplement d’un territoire : il doit construire et stabiliser un royaume dans un contexte particulièrement instable. Son règne est marqué par des guerres entre princes carolingiens, par la nécessité de négocier en permanence avec les élites régionales et par une pression extérieure constante, notamment les raids vikings qui frappent les vallées fluviales du royaume.
Peu à peu, sous son autorité, la Francie occidentale prend une existence politique propre et devient l’un des héritiers durables de l’ancien empire carolingien.
L’origine du surnom “le Chauve” reste incertaine et plusieurs explications ont été proposées par les historiens.
Selon une tradition, Charles aurait été abbé laïc de Saint-Denis à partir de 867. Lors de la consécration par le pape Jean VIII de la collégiale Sainte-Marie de Compiègne le 5 mai 877, il se serait fait raser le crâne en signe d’humilité et de soumission à l’Église. Ce geste aurait frappé les contemporains, car la longue chevelure constituait chez les Francs un symbole de la dignité royale.
Une autre explication, souvent jugée plus plausible, renvoie à son enfance. Lorsque Louis le Pieux organise la succession de l’empire, les demi-frères de Charles possèdent déjà des royaumes bien établis, tandis que lui reste longtemps sans territoire propre. Il aurait ainsi été surnommé ironiquement “le Chauve”, c’est-à-dire le prince sans royaume, sans “couronne”.
À la mort de Louis le Pieux en 840, l’équilibre fragile de l’empire carolingien s’effondre rapidement. Les dispositions prises pour organiser la succession ne suffisent plus à contenir les ambitions des héritiers. La rivalité entre les fils de l’empereur se transforme en guerre ouverte, qui oppose principalement Lothaire, l’aîné et empereur associé, à ses deux frères Charles et Louis, futur Louis le Germanique.
Lothaire considère que sa dignité impériale lui donne un droit de suprématie sur l’ensemble de l’empire. Il tente donc d’imposer son autorité sur ses frères et de restaurer l’unité politique héritée de Charlemagne. Face à cette ambition, Charles et Louis décident de s’allier pour défendre leurs propres territoires et empêcher Lothaire de dominer seul l’empire.
La situation est encore compliquée par d’autres rivalités dynastiques, notamment en Aquitaine. Pépin II, fils de Pépin Ier d’Aquitaine, refuse de reconnaître l’autorité de Charles et cherche à récupérer le royaume aquitain que son père avait gouverné. Cette contestation affaiblit la position de Charles dans le sud-ouest et montre que la guerre entre les héritiers entraîne aussi des conflits régionaux.
La confrontation décisive a lieu en 841 lors de la bataille de Fontenoy-en-Puisaye, en Bourgogne. Les armées de Charles et de Louis affrontent celles de Lothaire dans un combat particulièrement violent, qui marque profondément les contemporains. La victoire revient finalement aux deux frères alliés, ce qui renverse le rapport de forces et empêche Lothaire d’imposer sa domination sur l’empire.
Bataille de Fontenoy-en-Puisaye - Wikimedia Commons
Après cette bataille, Charles et Louis cherchent à consolider leur alliance. En 842, ils renouvellent publiquement leur engagement mutuel afin de poursuivre la lutte contre Lothaire et de stabiliser leur position politique.
🔍 Zoom – 842 : les Serments de Strasbourg
À partir de 843, Charles devient roi de la Francie occidentale, un vaste territoire couvrant une grande partie de l’ancienne Gaule. Cette entité politique n’est pas encore la France moderne, mais elle constitue le noyau territorial du futur royaume de France.
Traité de Verdun 843 - Wikimedia Commons
🔍 Zoom – 843 : Verdun, trois Francies
Quelques années après le traité de Verdun (843), Charles le Chauve cherche à renforcer la légitimité de son pouvoir sur la Francie occidentale. La guerre civile entre les héritiers de Louis le Pieux a profondément ébranlé l’autorité royale, et Charles doit encore s’imposer face aux contestations régionales, notamment en Aquitaine.
Dans ce contexte, le roi organise un nouveau sacre solennel. Le 6 juin 848, à Orléans, il est élu et sacré roi par l’archevêque de Sens Wénilon, en présence de plusieurs évêques et grands du royaume. Cette cérémonie ne constitue pas le premier couronnement de Charles, mais elle vise à affirmer publiquement son autorité sur l’ensemble de la Francie occidentale, en particulier dans les régions où son pouvoir reste contesté.
Le choix d’Orléans n’est pas anodin. Située au cœur du royaume, la ville possède une forte tradition religieuse et politique. Le sacre permet ainsi de rassembler les élites ecclésiastiques et aristocratiques autour du roi et de réaffirmer l’ordre politique après les années de guerre civile.
Cet événement montre que la royauté carolingienne repose sur un équilibre entre plusieurs éléments essentiels :
🔍 Zoom – 848 : sacre de Charles à Orléans
Gouverner la Francie occidentale exige de Charles le Chauve un équilibre constant entre autorité royale et négociation avec les élites locales. Le pouvoir du roi repose largement sur des relais régionaux : comtes, évêques et grands aristocrates, qui administrent les territoires, rendent la justice et organisent la défense.
Ces hommes constituent à la fois les soutiens indispensables du pouvoir et des acteurs capables de contester l’autorité royale si leurs intérêts sont menacés. Dans un royaume marqué par la diversité des régions et des traditions politiques, Charles doit donc composer en permanence avec les équilibres locaux.
Plusieurs facteurs rendent ce gouvernement particulièrement délicat :
Dans ce contexte, l’autorité royale repose moins sur une administration centralisée que sur un jeu d’alliances et de fidélités. Le roi gouverne en réunissant régulièrement les grands du royaume lors d’assemblées où sont prises les décisions importantes.
Peu à peu, cette situation transforme la nature même de la monarchie. Si Charles tente de renforcer l’autorité centrale et de maintenir l’unité du royaume, il doit aussi accepter des compromis qui accordent une place croissante aux pouvoirs locaux. Cette évolution annonce progressivement le monde politique du Xe siècle, où les princes et les seigneurs régionaux exerceront un rôle de plus en plus déterminant.
À l’ouest du royaume, la Bretagne constitue un front particulièrement instable pour la monarchie carolingienne. Depuis plusieurs générations, les chefs bretons cherchent à préserver leur autonomie face à l’autorité des rois francs. La région reste difficile à contrôler : les structures politiques y sont fragmentées, l’influence franque y est inégale, et les aristocraties locales conservent une forte capacité de résistance.
La révolte est menée par Nominoë, ancien représentant du pouvoir carolingien en Bretagne sous le règne de Louis le Pieux. D’abord fidèle à l’empire, Nominoë profite des troubles qui suivent le traité de Verdun pour affirmer progressivement son indépendance. Le conflit éclate véritablement lorsque les armées de Charles le Chauve tentent de rétablir l’autorité royale dans la région.
Nominoë, chef breton du IXᵉ siècle, revient de chasse (les mains encore ensanglantées) lorsqu’on lui annonce que le fils du vieux chef du mont Aré a été tué par les envahisseurs francs. Il jure de ne pas laver ses mains tant qu’il n’aura pas chassé les Francs de Bretagne. - Wikimedia Commons
En 845, Nominoë inflige à Charles une importante défaite à la bataille de Ballon, près de Redon. Cette victoire renforce considérablement le prestige du chef breton et affaiblit l’autorité du roi dans l’ouest du royaume. L’année suivante, un accord conclu en 846 reconnaît de fait la position dominante de Nominoë en Bretagne, même si la région reste officiellement liée à la Francie occidentale.
La paix reste toutefois fragile. Les tensions reprennent rapidement et la lutte se poursuit après la mort de Nominoë en 851, sous la conduite de son fils Erispoë. Cette même année, Charles le Chauve subit une nouvelle défaite face aux Bretons à la bataille de Jengland.
Le conflit se termine par le traité d’Angers (851). Par cet accord, Charles reconnaît une large autonomie au pouvoir breton et cède plusieurs territoires, notamment Rennes et Nantes, au royaume breton. En échange, Erispoë reconnaît formellement l’autorité du roi franc.
Ces événements marquent une étape importante dans l’histoire politique de la Bretagne. Sans rompre complètement avec le monde franc, le territoire breton acquiert désormais une autonomie politique durable, qui limite l’autorité directe des rois carolingiens dans l’ouest du royaume.
🔍 Zoom – 843–867 : Bretagne, Ballon, Jengland et traités
À partir des années 840, la Francie occidentale doit faire face à une nouvelle forme de guerre : les raids vikings. Venus principalement de Scandinavie (Danemark et Norvège), ces groupes de guerriers et de navigateurs profitent des divisions internes du monde carolingien pour mener des expéditions rapides le long des côtes et des fleuves.
Expansion des Vikings en Europe. - Wikimedia Commons
Les grandes vallées fluviales — la Loire, la Seine, la Garonne, mais aussi l’Escaut ou la Somme — deviennent des voies d’invasion idéales. Grâce à leurs navires à faible tirant d’eau, les Vikings peuvent remonter profondément à l’intérieur du territoire, attaquer par surprise puis repartir rapidement avec leur butin. Les monastères, riches en objets précieux et souvent peu protégés, constituent des cibles privilégiées, tout comme les villes marchandes et les centres épiscopaux.
L’un des épisodes les plus marquants se produit en 843, lorsque les Vikings pillent la ville de Nantes. L’attaque a lieu le jour de la fête de Saint-Jean-Baptiste : la ville est prise par surprise et l’évêque Gohard est tué dans sa cathédrale pendant la célébration. Ce raid frappe fortement les esprits et symbolise la vulnérabilité des villes de l’ouest du royaume.
Gohard, martyr de Saint-Jean-Baptiste. - Wikimedia Commons
Les attaques se multiplient ensuite dans plusieurs régions. Paris, située sur la Seine, devient une cible stratégique et est menacée à plusieurs reprises. Le raid le plus célèbre a lieu en 845, lorsqu’une flotte viking remonte le fleuve jusqu’à la capitale. Incapable d’affronter directement les envahisseurs, Charles le Chauve doit finalement accepter de verser un important tribut pour obtenir leur départ.
Face à ces attaques répétées, la monarchie carolingienne peine à organiser une défense durable. Les armées royales sont lentes à mobiliser, tandis que les Vikings privilégient la vitesse et la surprise. Dans de nombreux cas, le roi choisit de verser des rançons pour éviter des destructions plus importantes. Cette stratégie permet parfois de gagner du temps, mais elle encourage aussi de nouvelles expéditions.
Ces raids vikings contribuent à transformer l’organisation du royaume. Ils poussent les élites locales à renforcer les fortifications, à protéger les ponts et les passages fluviaux, et à organiser plus directement la défense de leurs territoires. La menace scandinave devient ainsi l’un des facteurs majeurs de l’évolution politique et militaire de la Francie occidentale au IXᵉ siècle.
🔍 Zoom – 845 : le siège de Paris et le tribut viking
Les difficultés du royaume, aggravées par les raids vikings et les tensions entre grandes familles aristocratiques, favorisent l’émergence de nouvelles contestations contre Charles le Chauve. En 858, une partie des grands du royaume se révolte et cherche à remplacer le roi. Parmi eux figure le puissant aristocrate Robert le Fort, qui joue un rôle important dans l’organisation de l’opposition.
Les rebelles décident alors d’appeler à l’aide Louis le Germanique, frère de Charles et roi de la Francie orientale. Profitant de cette invitation, Louis franchit le Rhin et envahit la Francie occidentale. Son intervention reçoit le soutien d’une partie de l’aristocratie et même de certains évêques, ce qui donne à la crise une dimension à la fois politique et religieuse.
Face à cette menace, Charles doit temporairement se replier et chercher de nouveaux soutiens. La situation bascule grâce à l’intervention de plusieurs évêques restés fidèles au roi, au premier rang desquels se trouve l’influent Hincmar, archevêque de Reims. Par son autorité morale et son influence politique, Hincmar parvient à rallier une partie des élites et à défendre la légitimité de Charles.
Privé d’un soutien suffisant et confronté à la résistance des partisans du roi, Louis le Germanique est finalement contraint de se retirer. La crise de 858 montre cependant la fragilité du pouvoir royal en Francie occidentale : les grands aristocrates peuvent encore, lorsque leurs intérêts sont menacés, remettre en cause l’autorité du souverain et faire appel à des princes étrangers pour arbitrer les conflits internes.
🔍 Zoom – 858 : Robert le Fort, Hincmar et l’invasion
Face aux raids vikings qui se multiplient depuis les années 840, Charles le Chauve comprend que les réponses ponctuelles — rançons, expéditions militaires improvisées — ne suffisent plus. Les flottes scandinaves remontent régulièrement les fleuves du royaume, frappent les villes et les monastères, puis repartent avec leur butin avant que les armées royales aient pu intervenir. Pour tenter de mieux contrôler ces incursions, le roi cherche à organiser une défense plus structurée du territoire.
En 864, lors d’une assemblée tenue à Pîtres, en Normandie, Charles promulgue un important texte connu sous le nom d’édit de Pîtres. Ce capitulaire vise à renforcer la sécurité du royaume et à mieux encadrer les obligations militaires des élites.
L’une des mesures les plus célèbres concerne la construction de ponts fortifiés sur les grands fleuves, notamment la Seine et la Loire. Ces ponts doivent être solidement défendus afin d’empêcher les navires vikings de remonter trop facilement vers l’intérieur du royaume. En contrôlant ces points de passage, l’objectif est de transformer les fleuves — jusque-là voies d’invasion — en lignes de défense.
L’édit prévoit également de mieux organiser la mobilisation militaire. Les grands du royaume doivent fournir des hommes et participer à l’entretien des fortifications. Le texte cherche aussi à limiter certains abus liés à l’usage des armes et à renforcer l’autorité royale sur les forces locales.
Si ces mesures ne suffisent pas à mettre fin aux raids vikings, elles marquent néanmoins une étape importante dans l’adaptation du pouvoir carolingien à cette nouvelle forme de guerre. L’édit de Pîtres témoigne de la volonté de Charles le Chauve de transformer progressivement la défense du royaume en un système plus stable, fondé sur des fortifications permanentes et une mobilisation coordonnée des élites locales.
🔍 Zoom – 864 : l’édit de Pîtres
La mort du roi Lothaire II en 869 ouvre une nouvelle phase de rivalité entre les souverains carolingiens. Son royaume, la Lotharingie, occupe une position stratégique entre la Francie occidentale et la Francie orientale, le long de l’axe du Rhin et de la vallée de la Meuse. Cette région, riche et densément peuplée, comprend plusieurs villes importantes comme Metz, Verdun, Aix-la-Chapelle et Cologne, héritières du cœur politique de l’ancien empire carolingien.
Profitant de la mort de Lothaire II et de l’absence d’un héritier reconnu, Charles le Chauve intervient rapidement. Il se rend à Metz où il est couronné roi de Lotharingie le 9 septembre 869, cherchant ainsi à affirmer son autorité sur l’ensemble du territoire. Cette initiative inquiète cependant son frère Louis le Germanique, qui revendique lui aussi une part de cet héritage.
La tension entre les deux souverains conduit finalement à une négociation. En 870, le traité de Meerssen met fin à la confrontation en organisant le partage de la Lotharingie entre les deux royaumes francs. La partie occidentale revient à Charles le Chauve, tandis que la partie orientale est attribuée à Louis le Germanique.
Traité de Meerssen, 870. - Wikimedia Commons
Ce partage fixe pour un temps l’équilibre entre les deux Francies et montre combien la Lotharingie constitue un espace charnière dans la géographie politique de l’Europe carolingienne. Située entre les deux royaumes, cette région restera pendant des siècles un territoire disputé, au cœur des rivalités entre les puissances de l’Europe occidentale.
🔍 Zoom – 869–870 : Metz et Meerssen
Au milieu des années 870, Charles le Chauve tente de renforcer son prestige et son influence au-delà de la Francie occidentale. La situation en Italie lui offre cette opportunité. À la mort de l’empereur Louis II en 875, le trône impérial devient vacant. Le pape Jean VIII, confronté aux menaces qui pèsent sur Rome et sur l’Italie, cherche l’appui d’un souverain carolingien capable d’assurer la protection de l’Église.
Charles traverse alors les Alpes et intervient en Italie. Le 25 décembre 875, à Rome, il est couronné empereur par le pape Jean VIII, reprenant ainsi le titre prestigieux porté autrefois par Charlemagne et par plusieurs de ses successeurs. Cette dignité impériale renforce considérablement son prestige et affirme son rang parmi les princes carolingiens.
Cependant, ce titre reste surtout symbolique. Il ne modifie pas profondément l’équilibre politique de l’empire carolingien, désormais divisé entre plusieurs royaumes concurrents. Charles doit toujours faire face aux mêmes difficultés : les rivalités dynastiques, l’autonomie croissante des aristocraties régionales et la pression des ennemis extérieurs.
Dans les dernières années de son règne, le roi continue de s’impliquer dans les affaires italiennes. En 877, il prépare une nouvelle expédition au sud des Alpes pour soutenir le pape et défendre ses intérêts impériaux. Mais la campagne tourne court. Sur le chemin du retour, affaibli et malade, Charles le Chauve meurt le 6 octobre 877 dans les Alpes, près de Brios (actuel Avrieux, en Savoie).
Sa mort marque la fin d’un règne long et agité. Sous son gouvernement, la Francie occidentale s’est affirmée comme un royaume distinct, mais elle reste fragile, traversée par les rivalités aristocratiques et exposée aux menaces extérieures.
🔍 Zoom – 877 : le capitulaire de Quierzy