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Lothaire et Louis V : la fin des Carolingiens (954–987)

Lothaire et Louis V : la fin des Carolingiens (954–987)

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LE HAUT MOYEN ÂGE · 476 → 987

À la mort de Louis IV en 954, la dynastie carolingienne ne s’effondre pas : elle se maintient avec son fils Lothaire, sacré le 12 novembre 954 à Saint-Remi de Reims.

Sacre de Lothaire à Saint-Remi de Reims Sacre de Lothaire à Saint-Remi de Reims - Source: Wikimedia Commons

Mais cette continuité est trompeuse.

Le royaume a profondément changé. Le roi ne domine plus : il arbitre. Les princes — au premier rang les Robertiens — contrôlent l’essentiel des ressources militaires et territoriales. À l’est, la puissance ottonienne s’impose comme un facteur incontournable.

Le nouveau règne s’ouvre donc dans une tension durable :
comment restaurer une royauté effective dans un royaume dominé par ses propres vassaux et encadré par l’Empire ?

🔍 Zoom – 954 : sacre à Reims et gouvernement de tutelle


🧭 954–956 : une royauté sous tutelle, entre alliances et encadrement princier

Lothaire monte sur le trône encore jeune. Son pouvoir est d’abord encadré par plusieurs figures majeures qui structurent l’équilibre du royaume.

D’un côté, sa mère Gerberge, héritière de réseaux carolingiens et ottoniens, joue un rôle central dans les choix politiques. Elle incarne à la fois la continuité dynastique et une ligne diplomatique prudente, tournée vers l’entente avec l’Empire.

De l’autre, Hugues le Grand, duc des Francs, reste le véritable arbitre du royaume. Comme sous Louis IV, la royauté fonctionne avec un “second”, indispensable au gouvernement mais capable d’imposer ses propres équilibres.

Cette domination s’exprime concrètement dès 955. À Pâques, Hugues organise de grandes fêtes à Paris en l’honneur du jeune roi. Mais derrière la cérémonie se joue une politique d’alliances :

  • il fiance son fils Otton à Liégearde, fille de Gilbert de Chalon, consolidant son influence en Bourgogne ;
  • il marie sa fille Emma au duc Richard de Normandie ;
  • une autre fille, Béatrice, est déjà liée au comte de Bar.

Par ces unions, Hugues tisse un réseau princier qui dépasse largement la cour royale et renforce sa position dans tout le royaume.

Dans le même temps, il entraîne le roi dans ses propres entreprises militaires. En 955, Lothaire accompagne Hugues dans une campagne contre le duc d’Aquitaine Guillaume Tête d’Étoupe. L’expédition atteint Poitiers, mais échoue : Guillaume, soutenu par les seigneurs d’Auvergne, parvient à rassembler une armée et contraint les assiégeants à se retirer. Cet épisode montre que le roi agit, mais encore dans le cadre des initiatives du duc des Francs.

Un troisième acteur complète ce dispositif : Brunon de Cologne, oncle de Lothaire et frère d’Otton Ier. Archevêque et duc de Lotharingie, il incarne l’influence ottonienne. Par lui, l’Empire continue d’orienter les équilibres politiques à l’ouest.

L’année 956 marque un tournant. Le 8 avril, Otton, fils d’Hugues le Grand, devient duc de Bourgogne à la mort de Gilbert de Chalon, renforçant encore la présence robertienne dans cette région clé. Puis, le 16 juin, Hugues le Grand meurt à Dourdan.

Sa disparition ne libère pas immédiatement le roi. Au contraire, elle ouvre une phase d’incertitude. Son fils Hugues Capet, encore jeune, hérite de ses positions, mais Lothaire tarde à le reconnaître comme duc des Francs. Cette hésitation affaiblit temporairement le centre du pouvoir princier.

D’autres en profitent : les comtes Thibaud de Blois et Foulques d’Anjou renforcent leur autonomie. Dans un contexte aggravé par une épidémie qui touche l’Europe, l’équilibre du royaume devient plus instable.

La royauté carolingienne survit donc, mais elle reste encadrée, fragmentée et dépendante. Même après la mort d’Hugues le Grand, le roi ne retrouve pas immédiatement une pleine liberté d’action.

🔍 Zoom – 956–960 : Hugues Capet, un pouvoir princier


🧨 960–977 : montée des tensions avec l’Empire et affirmation du pouvoir princier

Après les années de tutelle, Lothaire cherche progressivement à régner davantage en propre. Mais il doit composer avec une réalité difficile : les grands princes restent souvent plus puissants que lui sur le terrain, et l’équilibre du royaume demeure étroitement lié au monde ottonien.

En 960, un compromis stabilise provisoirement la situation. En présence de leur oncle Brunon de Cologne, Hugues Capet et son frère Otton rendent hommage au roi. Hugues devient duc des Francs, Otton duc de Bourgogne. En théorie, la hiérarchie royale est réaffirmée ; en pratique, elle souligne surtout l’écart entre la légitimité du roi et la puissance effective des grands. Lothaire, réduit à un noyau de domaines autour de Laon, Compiègne et Attigny, doit reconnaître des princes mieux armés que lui pour agir.

Dans les années 961–962, le roi tente pourtant de reprendre l’initiative. Il s’appuie sur un rapprochement avec plusieurs grands, comme Thibaud de Blois, Geoffroy d’Anjou ou Baudouin de Flandre, et intervient contre le duc Richard de Normandie. Évreux est prise par les forces royales, mais la riposte normande est rapide : Richard, aidé par des Danois, bat les troupes de Thibaud devant Rouen, puis les Scandinaves ravagent les régions voisines. Ces campagnes montrent que la monarchie peut encore agir, mais qu’elle dépend largement de coalitions princières.

Pendant ce temps, l’Empire se transforme. En 962, Otton Ier est couronné empereur à Rome. Ce rétablissement impérial change la donne : désormais, la puissance ottonienne ne domine plus seulement la Germanie et la Lotharingie, elle prétend aussi incarner l’héritage impérial de l’Occident. Pour Lothaire, l’existence d’un empereur fort à l’est limite d’autant ses ambitions.

Le roi n’est pas pour autant passif. En 965, à la mort d’Arnoul le Vieux, il tente de faire valoir ses droits sur la Flandre et parvient à conserver plusieurs positions jusqu’à la Lys. En 966, la paix de Gisors avec les Normands, ratifiée par Lothaire, reconnaît l’autorité de Richard Ier sur la Normandie, dans la vassalité de Hugues Capet. Ce point est important : le roi arbitre encore, mais l’ordre du royaume repose de plus en plus sur des accords entre princes, non sur une domination directe de la couronne.

Dans le même temps, l’autorité impériale continue de s’affermir sous Otton Ier, puis sous Otton II. Les affaires d’Italie, les interventions sur la papauté, la montée de nouvelles familles princières en Germanie et en Lotharingie renforcent le poids politique de l’Est. La Francie occidentale ne peut plus ignorer cet ensemble impérial qui s’organise et se centralise.

La crise éclate véritablement dans les années 976–977.

En 976, les troubles qui secouent la Lotharingie attirent l’attention du roi. Des princes comme Régnier de Mons ou Lambert de Louvain contestent l’ordre soutenu par Otton II. La région redevient un espace de compétition, à la fois frontalier, carolingien et symboliquement essentiel.

En 977, la tension bascule dans une crise ouverte. Le frère du roi, Charles, déjà en quête d’une principauté à l’est, accuse la reine Emma d’Italie d’adultère avec Adalbéron de Laon, nouveau chancelier du roi et récemment nommé évêque. Le synode réuni sous l’autorité d’Adalbéron de Reims innocente les accusés. Charles est alors chassé du royaume.

Mais l’affaire ne reste pas une querelle de cour. Peu après, Otton II confie à Charles le duché de Basse-Lotharingie. Ce geste change tout : l’Empire accueille le frère du roi de Francie occidentale, lui donne rang et territoire, et transforme une rupture familiale en défi politique majeur.

La rupture avec l’Empire est désormais ouverte.

🔍 Zoom – 976–977 : Charles de Lorraine et rupture avec Otton II


⚔️ 978 : l’épreuve de force avec Otton II

En 978, la tension accumulée avec l’Empire débouche sur une confrontation directe.

Au mois d’août, Lothaire passe à l’offensive. Profitant de sa rupture avec son frère Charles, désormais duc de Basse-Lotharingie au service de l’Empire, il envahit la région et marche sur Aix-la-Chapelle, résidence impériale et haut lieu de la mémoire carolingienne.

Le coup est audacieux et hautement symbolique : frapper Aix, c’est revendiquer l’héritage de Charlemagne et contester la légitimité ottonienne.

Lothaire entre dans la ville et surprend la cour impériale. Otton II et sa famille échappent de peu à la capture. Mais l’opération reste incomplète : le roi ne peut ni s’installer durablement, ni transformer ce succès en domination politique.

La riposte impériale est rapide et massive.

Le 1er octobre 978, Otton II lance une contre-offensive et envahit la Francie occidentale. Il progresse profondément dans le royaume, s’empare de Laon, ancienne capitale carolingienne, puis marche jusqu’à Paris.

La situation devient critique. Pourtant, la capitale résiste. Après un siège infructueux, l’empereur doit battre en retraite le 30 novembre.

La campagne ne s’achève pas sans pertes pour l’Empire. Lors du repli, en décembre, l’arrière-garde ottonienne est sévèrement battue sur l’Aisne, près de Soissons.

L’épisode marque durablement les contemporains. Il peut donner l’image d’un équilibre retrouvé, voire d’un succès royal.

Mais en réalité, il met en lumière les limites du pouvoir carolingien :
le roi est capable d’une offensive spectaculaire et de résister à une invasion, mais il ne peut ni vaincre l’Empire, ni imposer durablement son autorité sur les régions disputées.

🔍 Zoom – 978 : Aix-la-Chapelle et le siège de Paris


🤝 979–982 : sécuriser la succession, contenir les Robertiens

Après l’affrontement de 978, Lothaire adopte une stratégie plus prudente.

En 979, il fait sacrer son fils Louis. Ce geste vise à sécuriser la succession et à éviter toute remise en cause dynastique.

En 980, une rencontre avec Otton II aboutit à une détente. Lothaire renonce de fait à ses ambitions sur la Lotharingie, acceptant un compromis pour stabiliser la frontière.

Mais cette politique a un coût interne.

Les Robertiens, et notamment Hugues Capet, sont tenus à l’écart de ces négociations. Leur mécontentement grandit, tandis que leur puissance territoriale continue de se consolider.

Lothaire tente alors de rééquilibrer le royaume en se tournant vers le sud. Le mariage de son fils en 982 s’inscrit dans cette logique : élargir la base du pouvoir royal au-delà de l’Île-de-France.

Mais ces efforts restent limités.
La royauté ne parvient pas à se dégager durablement de la pression des grands.

🔍 Zoom – 979–982 : sacre du jeune Louis et tensions avec les Robertiens


🏰 983–986 : une dernière tentative en Lotharingie

La mort d’Otton II en 983 ouvre une opportunité.

L’Empire est confié à un enfant, Otton III, et la régence crée une période d’instabilité. Lothaire tente d’en profiter pour revenir en Lotharingie.

Il obtient des soutiens locaux et se rapproche même de son frère Charles, malgré leur conflit passé. Pendant un moment, il semble possible de rétablir une influence carolingienne dans la région.

Mais la fenêtre se referme rapidement.

La paix de Worms (984) confirme le recul carolingien et renforce les réseaux proches de l’Empire, notamment la maison d’Ardenne.

Lothaire tente alors une action plus directe : en 985, il s’empare de Verdun et capture des personnages importants. Mais il se heurte à une opposition combinée :

  • les réseaux ecclésiastiques lotharingiens,
  • l’influence ottonienne,
  • et l’intervention d’Hugues Capet.

Lorsque le roi tente de juger Adalbéron de Reims à Compiègne, en 985, Hugues intervient et fait échouer l’assemblée.

C’est un moment clé :
le roi ne peut plus imposer seul une décision politique majeure face aux princes.

🔍 Zoom – 983–986 : Verdun et la dernière tentative lotharingienne


⚰️ 986–987 : Louis V et la fin d’une dynastie

Au début de 986, Lothaire prépare encore des actions contre l’Empire. Mais il meurt subitement le 2 mars 986 à Laon.

Son fils Louis V, déjà associé au pouvoir, lui succède.

Le règne est très bref.

Louis tente de s’imposer en convoquant une assemblée à Compiègne pour juger Adalbéron de Reims, symbole des réseaux favorables à l’Empire. Mais il n’a pas le temps de mener cette politique.

Le 22 mai 987, lors d’une chasse dans la forêt d’Halatte près de Senlis, il meurt d’une chute de cheval.

Il n’a pas d’héritier.

Sa mort ouvre une crise majeure. Deux solutions s’opposent :

  • continuer la dynastie carolingienne avec Charles de Lorraine ;
  • ou choisir un nouveau roi parmi les grands du royaume.

Les princes tranchent.

En 987, ils élisent Hugues Capet.

Ce choix ne marque pas seulement un changement d’homme :
il consacre une évolution profonde du pouvoir royal.

La dynastie carolingienne disparaît, non pas dans un effondrement brutal, mais parce qu’elle n’est plus capable de dominer un royaume qu’elle a pourtant fondé.

🔍 Zoom – 987 : mort de Louis V et élection d’Hugues Capet


🧠 À retenir

  • 954 : Lothaire monte sur le trône, royauté encadrée par princes et Empire.
  • 956 : Hugues Capet hérite d’une puissance robertienne durable.
  • 976–978 : rupture avec l’Empire et affrontement avec Otton II.
  • 979–982 : sécurisation de la succession, tensions avec les Robertiens.
  • 983–986 : tentative échouée de reprise en Lotharingie.
  • 986–987 : règne bref de Louis V, mort sans héritier.
  • 987 : élection d’Hugues Capet, fin des Carolingiens.

Crédit images

  • Sacre de Lothaire, Grandes Chroniques de France, Public domain, via Wikimedia Commons

Zooms

954 : sacre à Reims et gouvernement de tutelle

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956–960 : Hugues Capet, un pouvoir princier

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978 : Aix‑la‑Chapelle et le siège de Paris

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976–977 : Charles de Lorraine, Ardennes et rupture avec Otton II

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986 : une succession à haut risque

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979–982 : sacre du jeune Louis, Margut et crise avec les Robertiens

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983–986 : Verdun, Ardennes et tentative lotharingienne

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987 : mort de Louis V et fin des Carolingiens

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