
LE HAUT MOYEN ÂGE · 476 → 987
Le partage du royaume franc en 561 — Source : Wikimedia Commons
À la mort de Clotaire Ier en 561, le royaume franc se retrouve à nouveau sans chef unique. Conformément à la tradition mérovingienne, le territoire est partagé entre ses quatre fils : Charibert, Gontran, Sigebert et Chilpéric.
Mais parmi eux, Chilpéric Ier se distingue rapidement par son ambition et son tempérament violent. Dès la mort de son père, il tente un coup de force : il s’empare du trésor royal à Berny et occupe Paris, espérant s’imposer comme héritier principal.
Ses frères l’obligent cependant à accepter le partage traditionnel. Chilpéric reçoit finalement un royaume centré sur Soissons, mais il passera tout son règne à tenter d’étendre son pouvoir.
Les royaumes d’Austrasie et de Neustrie — Source : Wikimedia Commons
Le royaume de Chilpéric correspond au cœur de ce que les historiens appelleront plus tard la Neustrie.
Ce territoire comprend :
Face à lui se trouve l’Austrasie, gouvernée par Sigebert Ier, dont les centres politiques sont Metz et Reims.
Peu à peu, ces deux royaumes développent des identités politiques distinctes. La rivalité entre Neustrie et Austrasie deviendra l’un des grands axes de l’histoire mérovingienne.
Le royaume franc est finalement divisé en quatre parties selon un « partage régulier ».
Le sort attribue à Chilpéric le territoire ancestral des Mérovingiens, appelé parfois le royaume de Clotaire, avec Soissons pour capitale.
Son royaume comprend probablement les cités de :
Ce territoire correspond à la région historique des premiers Francs saliens.
Cependant, malgré sa valeur symbolique, ce royaume est le plus pauvre en ressources :
Certains historiens pensent que le partage était égal non en superficie mais en nombre de cités, chaque roi possédant également des enclaves dans les royaumes de ses frères.
Dans tous les cas, le royaume de Caribert, centré sur Paris, reste de loin le plus vaste et le plus riche.
Le royaume de Chilpéric apparaît donc comme le moins favorisé du partage.
Certains chroniqueurs suggèrent que cette situation pourrait être une sanction implicite contre Chilpéric, qui avait tenté de s’emparer du trésor royal avant la négociation du partage.
🔍 Zoom – Le partage de 561 : Une poudrière politique
En 567, la mort du roi Charibert Ier, frère de Chilpéric, bouleverse à nouveau l’équilibre entre les royaumes francs. Charibert meurt le 5 mars 567 sans héritier mâle.
Selon la tradition mérovingienne, ses territoires doivent être redistribués entre ses frères survivants : Chilpéric, Sigebert et Gontran.
Les négociations aboutissent à un accord solennel : les trois rois jurent de respecter les termes du partage sur les reliques des saints Polyeucte, Hilaire et Martin, un geste destiné à garantir la paix entre les dynasties.
Partage du royaume franc en 567 — Source : Wikimedia Commons
La ville de Paris, capitale de Charibert, n’est attribuée à aucun des trois rois.
Elle reste indivise :
Ce statut exceptionnel montre l’importance symbolique de Paris dans le royaume franc.
La ville de Senlis est également maintenue dans cette indivision.
Chilpéric reçoit une grande partie des territoires situés à l’ouest et au nord.
Il obtient notamment :
Certains territoires bretons peuvent également être placés sous son influence, bien que le pouvoir franc y reste fragile.
Dans le nord, Chilpéric obtient également des territoires autour de Paris, notamment Chelles et Nogent-sur-Marne.
Après ce partage, le royaume de Chilpéric correspond à ce que les chroniqueurs du VIIᵉ siècle appelleront la Neustrie.
Ce « nouveau royaume de l’Ouest » s’étend :
Cependant, l’attribution de certaines villes importantes à Sigebert, comme Tours et Poitiers, empêche l’unification complète des territoires du nord et du sud de la Neustrie.
Cette division territoriale restera une source constante de tensions entre les royaumes mérovingiens.
🔍 Zoom – La Neustrie : L’émergence d’un nouveau pôle de pouvoir
En 568, un événement dramatique transforme la rivalité politique entre les royaumes francs en haine personnelle et dynastique.
Quelques années plus tôt, vers 565, le roi d’Austrasie Sigebert Ier épouse Brunehaut, fille du roi wisigoth Athanagild. Ce mariage prestigieux rapproche l’Austrasie du puissant royaume wisigoth de Tolède.
Pour Chilpéric, cette alliance constitue une menace stratégique. Son royaume de Neustrie possède en effet plusieurs territoires en Aquitaine, proches du royaume wisigoth et des possessions austrasiennes en Auvergne. Afin d’éviter un encerclement politique, Chilpéric décide lui aussi de sceller une alliance avec Tolède.
Il choisit alors d’épouser Galswinthe, sœur aînée de Brunehaut.
Selon l’historien Grégoire de Tours, cette décision serait également motivée par la jalousie : Chilpéric envie le prestige du mariage de son frère Sigebert et souhaite rivaliser avec lui sur la scène politique européenne.
En 568, Chilpéric envoie une ambassade auprès du roi Athanagild pour demander la main de Galswinthe.
Le roi wisigoth hésite d’abord. Son épouse Goswinthe se méfie du roi franc, dont la réputation de débauche et de brutalité est bien connue. Après plusieurs semaines de négociations, Athanagild accepte finalement l’alliance.
Ce mariage présente en effet plusieurs avantages pour le royaume wisigoth :
Pour épouser Galswinthe, Chilpéric doit répudier sa précédente épouse Audovère, qu’il avait épousée entre 542 et 552.
Répudiation d’Audovère — Source : Wikimedia Commons
La princesse est probablement envoyée dans une villa royale ou dans un monastère. Une tradition tardive raconte qu’elle aurait perdu sa place en devenant par erreur la marraine de sa propre fille, ce qui aurait créé un empêchement religieux au mariage. Les historiens considèrent cependant cette anecdote comme une invention postérieure.
Le mariage avec Galswinthe implique un échange de richesses considérable.
Selon la coutume franque, le mari doit offrir un morgengabe (« don du matin »), cadeau offert à l’épouse après la nuit de noces. Dans ce cas, le don est exceptionnel : Chilpéric accorde à Galswinthe plusieurs cités d’Aquitaine, parmi les plus riches de son royaume :
Ces territoires représentent près d’un tiers de la richesse de la Neustrie.
Si Chilpéric mourait avant elle, Galswinthe pourrait conserver ces terres et les transmettre à sa famille. Athanagild, de son côté, constitue également une dot importante en métaux précieux.
La princesse quitte finalement Tolède malgré ses réticences.
Le cortège nuptial traverse l’Aquitaine, passant par Narbonne, Poitiers et Tours, avant de rejoindre Rouen par voie fluviale. Ce voyage sert aussi à Chilpéric de démonstration de pouvoir, comparable au « circuit royal » que les rois mérovingiens effectuent pour montrer leur autorité.
Le mariage se révèle rapidement désastreux.
Galswinthe ne parvient pas à s’imposer à la cour neustrienne, où la favorite de Chilpéric, Frédégonde, conserve une influence considérable.
Chilpéric continue d’entretenir ses anciennes concubines, ce qui humilie profondément la princesse wisigothe. Les tensions deviennent publiques et Galswinthe menace même de retourner en Hispanie, préférant abandonner sa dot plutôt que de subir ces humiliations.
La situation change brutalement à la fin de l’année 568, lorsque le roi Athanagild meurt. L’alliance politique perd alors une grande partie de sa valeur.
Peu après, Galswinthe est retrouvée morte, étranglée dans son lit.
Assassinat de Galswinthe — Source : Wikimedia Commons
Selon Grégoire de Tours, l’assassinat est commis par un serviteur agissant sur ordre de Chilpéric.
Le roi tente de dissimuler sa responsabilité : il feint d’abord le chagrin et organise des funérailles solennelles. Mais quelques jours plus tard, il épouse Frédégonde, confirmant les soupçons.
La mort de Galswinthe place immédiatement Chilpéric dans une situation politique délicate.
Non seulement il doit faire face à la colère de Sigebert et de Brunehaut, mais aussi aux tensions diplomatiques avec le royaume wisigoth, désormais gouverné par Léovigild, successeur d’Athanagild.
Afin d’éviter une guerre ouverte entre les royaumes francs, une tentative de règlement pacifique est organisée.
Un tribunal est mis en place, présidé par Gontran, l’aîné des frères, assisté d’aristocrates burgondes et austrasiens.
Sigebert porte plainte au nom de Brunehaut.
Le jugement condamne moralement Chilpéric : il doit verser une compensation selon le droit germanique du wergeld (« prix du sang »). Les cités offertes à Galswinthe lors de son mariage — son morgengabe — doivent être transférées à Brunehaut, puis revenir par héritage à Childebert, le fils de Sigebert.
Les frères de Chilpéric ne cherchent toutefois pas réellement à le détrôner : leur objectif est surtout de l’écarter d’Aquitaine, région riche et stratégique.
Mais Chilpéric refuse de respecter ces décisions.
En 572, Chilpéric reprend l’initiative.
Il envoie son fils Clovis s’emparer des villes de Tours et Poitiers, afin d’établir une continuité territoriale entre ses possessions du nord et celles d’Aquitaine.
À Tours, Clovis bénéficie du soutien du comte Leudaste, ainsi que d’une partie de la population et du clergé.
Il parvient également à occuper Poitiers, puis s’installe à Bordeaux.
La réaction austrasienne ne tarde pas.
Sigebert envoie une armée renforcée par des troupes burgondes dirigées par le patrice Mummol. Les Austrasiens reprennent Limoges et le Quercy. À Bordeaux, une révolte soutenue par le duc Sigulf chasse Clovis de la ville.
Le prince doit se réfugier auprès de son père.
Face à l’escalade du conflit, le roi Gontran tente une médiation.
Le 11 septembre 573, un concile est réuni à Paris, ville restée indivise entre les rois francs.
L’assemblée est présidée par Sapaudus, archevêque d’Arles, et rassemble principalement des évêques burgondes.
Les prélats tentent de rétablir la paix entre les royaumes, mais la réunion est aussi marquée par des rivalités politiques :
Le concile propose une paix entre les rois, mais celle-ci reste sans effet.
En 574, les hostilités reprennent.
Chilpéric envoie son fils Thibert récupérer les cités perdues d’Aquitaine. Le prince parvient à reprendre Tours et Poitiers.
Une armée austrasienne dirigée par le duc Gondovald tente de les reconquérir, mais elle est battue.
Les troupes neustriennes progressent vers le sud et ravagent Limoges et le Quercy. Les villes, les campagnes et même les institutions religieuses sont détruites afin d’empêcher les Austrasiens de reprendre ces territoires.
Sigebert réagit en mobilisant des guerriers venus de ses territoires d’outre-Rhin, encore largement païens. Ces troupes infligent une défaite aux forces neustriennes.
Pendant ce temps, Gontran doit défendre la Burgondie contre les Lombards sur sa frontière orientale.
Craignant que l’Austrasie ne devienne trop puissante, il conclut brièvement une alliance avec Chilpéric et promet de ne pas laisser passer les armées austrasiennes sur ses terres.
Sous la pression de Sigebert, Gontran adopte finalement une neutralité prudente.
Un compromis est conclu en 574 : Chilpéric rend les cités d’Aquitaine.
Sigebert récupère les terres promises à Brunehaut, tandis que Gontran conserve son royaume intact.
La guerre reprend dès 575.
Chilpéric conclut une nouvelle alliance avec Gontran et attaque l’Austrasie, allant jusqu’à atteindre Reims.
Mais Sigebert contre-attaque rapidement.
Les ducs austrasiens Godegisèle et Gontran Boson marchent vers Paris. Les troupes neustriennes sont peu nombreuses et commandées par Thibert, fils de Chilpéric.
Le prince tente de résister mais est tué au combat.
Sigebert lui accorde des funérailles honorables.
La situation devient alors critique pour Chilpéric.
Il se replie dans Tournai, tandis que Sigebert prend le contrôle de Paris et reçoit l’allégeance de nombreuses cités de Neustrie.
Siege de Tournai — Source : Wikimedia Commons
Alors que Chilpéric est assiégé à Tournai, l’armée austrasienne et les grands du royaume proclament Sigebert roi des Francs.
La cérémonie a lieu à Vitry, près d’Arras, où il est élevé sur le pavois, selon la tradition franque.
Mais la victoire austrasienne ne dure que quelques instants.
Deux esclaves envoyés par Frédégonde parviennent à approcher Sigebert et le poignardent avec des scramasaxes.
Le roi meurt presque immédiatement.
Assassinat de Sigebert Ier — Source : Wikimedia Commons
La mort de Sigebert provoque un renversement spectaculaire.
L’aristocratie neustrienne abandonne aussitôt le camp austrasien et se rallie de nouveau à Chilpéric.
Le roi sort de Tournai, reprend le contrôle du royaume et fait transférer le corps de son frère à l’abbaye Saint-Médard de Soissons, où repose leur père Clotaire Ier.
La reine Brunehaut est capturée et envoyée à Rouen, confiée à l’évêque Prétextat. Ses filles sont conduites à Meaux.
Le jeune prince Childebert, fils de Sigebert, parvient toutefois à s’échapper grâce au duc Gondovald, qui le conduit en Austrasie.
Il est proclamé roi à Metz, le jour de Noël 575, à l’âge de cinq ans.
Sa survie empêche Chilpéric de réunifier le royaume franc et garantit la poursuite de la guerre entre Neustrie et Austrasie.
La mort de Sigebert ne met pas fin aux tensions. Au contraire, le royaume de Chilpéric est bientôt secoué par une crise interne : la rébellion de son propre fils Mérovée.
Au printemps 576, Chilpéric tente de consolider son pouvoir dans la vallée de la Loire.
Il envoie le comte Roccolène reprendre Tours, où s’est réfugié le duc austrasien Gontran Boson, responsable de la mort du prince Thibert. Le duc se place sous la protection de la basilique Saint-Martin de Tours, profitant du droit d’asile.
Dans le même temps, Mérovée est envoyé en Poitou, région restée fidèle à l’Austrasie.
Mais le prince change brusquement de stratégie.
Passant par Tours, puis par Rouen, il rencontre Brunehaut, la veuve de Sigebert. Avec la bénédiction de l’évêque Prétextat, Mérovée l’épouse.
Ce mariage scandalise immédiatement la cour franque.
Brunehaut est en effet la tante par alliance de Mérovée, ce qui rend leur union incestueuse selon le droit canon. L’évêque Prétextat est accusé d’avoir violé les règles de l’Église et d’avoir soutenu une tentative d’usurpation.
Pour Mérovée, ce mariage a cependant une logique politique :
Quant à Brunehaut, elle accepte l’union afin d’éviter d’être enfermée dans un monastère.
Informé de ce mariage, Chilpéric se rend personnellement à Rouen, où le couple s’est réfugié dans une église dédiée à saint Martin.
Le roi jure d’abord de ne pas séparer les époux et leur offre les gestes traditionnels de réconciliation :
Mais une fois Mérovée sorti de l’église, Chilpéric trahit sa promesse.
Le prince est désarmé et privé de son rang. On lui retire ses armes, symbole de sa liberté et de ses droits dynastiques.
À l’été 576, Mérovée est tonsuré et ordonné prêtre, puis enfermé dans le monastère de Saint-Calais, près du Mans.
Brunehaut est renvoyée en Austrasie.
Peu après, Mérovée parvient à s’échapper du monastère avec l’aide de quelques compagnons.
Il rejoint le duc Gontran Boson dans la basilique Saint-Martin de Tours, espérant trouver le soutien de l’évêque Grégoire de Tours. Celui-ci refuse toutefois de se compromettre dans une rébellion contre le roi.
Autour du prince se rassemble un petit groupe de fidèles. Certains pillent même les domaines du comte Leudaste, fidèle de Chilpéric.
Mérovée tente alors de rejoindre Brunehaut en Austrasie avec environ cinq cents hommes.
Mais sa tentative échoue.
Arrivé en Austrasie, il est rejeté par Brunehaut elle-même et par les grands du royaume, qui ne souhaitent pas provoquer une nouvelle guerre avec Chilpéric.
Le prince doit se réfugier dans la région de Reims, protégé par le duc Loup de Champagne.
Concile judiciaire de Paris — Source : Wikimedia Commons
Afin d’écraser définitivement la rébellion, Chilpéric organise en 577 un concile judiciaire à Paris.
Quarante-cinq évêques y participent.
L’évêque Prétextat, accusé d’avoir soutenu Mérovée et autorisé son mariage avec Brunehaut, est jugé coupable. Il est déposé et exilé sur l’île de Jersey.
L’évêque Grégoire de Tours est lui aussi accusé de trahison. Après avoir nié toute complicité avec le prince rebelle, il obtient le pardon du roi.
Pendant ce temps, Mérovée tente de reprendre la lutte.
À la fin de l’année 577, il apprend que la ville de Thérouanne serait prête à se rallier à lui. Il rassemble une petite troupe et marche vers la cité.
Mais il tombe dans un piège.
Les troupes royales l’attendent.
Selon la version officielle rapportée par Grégoire de Tours, Mérovée aurait demandé à un compagnon nommé Gaïlen de le tuer afin d’échapper au supplice réservé aux usurpateurs.
Cependant, plusieurs chroniqueurs soupçonnent que cette mort ait été commanditée par Frédégonde.
Lorsque Chilpéric arrive sur les lieux, il fait exécuter brutalement les compagnons du prince.
Les châtiments sont terribles :
La révolte est définitivement écrasée.
La même année, le fils de Frédégonde, Samson, meurt de maladie à l’âge de deux ans.
Malgré cette tragédie familiale, Chilpéric sort victorieux de la crise :
aucun rival direct ne menace désormais son trône.
Le royaume des Francs en 577 — Source : Wikimedia Commons
Mais la guerre avec l’Austrasie et Brunehaut est loin d’être terminée.
Après l’écrasement de la révolte de Mérovée, Chilpéric s’efforce de restaurer l’autorité royale dans un royaume fragilisé par les guerres civiles et les intrigues aristocratiques.
À partir de 577, le roi lève des armées dans les cités situées au sud de la Loire afin de mener des expéditions contre les Bretons installés dans l’ouest de la Gaule.
Ces campagnes ont un double objectif :
Les résultats militaires restent limités, mais ces opérations permettent au roi de montrer qu’il reste capable de mobiliser les forces du royaume.
Pour financer son pouvoir et ses campagnes, Chilpéric rétablit une fiscalité lourde, inspirée du modèle administratif romain.
Les cités d’Aquitaine, souvent passées d’un royaume à l’autre pendant les guerres, sont particulièrement touchées : beaucoup n’avaient plus payé d’impôts depuis plusieurs années.
Cette politique fiscale est mal acceptée par les élites locales et par une partie de la population, attachées aux traditions franques plus égalitaires.
Cependant, les richesses accumulées permettent au roi d’afficher sa puissance.
Il fait notamment fabriquer un missorium, un grand disque d’or incrusté de pierres précieuses pesant environ cinquante livres, destiné à impressionner les ambassadeurs étrangers et à symboliser la richesse du pouvoir royal.
Chilpéric doit également affronter une noblesse turbulente, dont plusieurs membres ont soutenu ses ennemis ou tenté de profiter des troubles politiques.
Afin d’imposer le respect de l’autorité royale, il adopte une politique particulièrement sévère.
Les coupables de crime de lèse-majesté sont parfois condamnés à des mutilations exemplaires : mains et pieds coupés, puis exposition publique aux carrefours des grandes routes.
La loi salique interdit cependant d’achever les condamnés, ce qui explique que ces mutilations servent avant tout de punition symbolique et dissuasive.
Statue de Grégoire de Tours — Source : Wikimedia Commons
Cette période est également marquée par une confrontation célèbre entre Chilpéric et l’évêque Grégoire de Tours, principal chroniqueur de l’époque.
Nommé évêque vers 573 avec le soutien de Sigebert et de Brunehaut, Grégoire se retrouve dans une position délicate sous le règne de Chilpéric.
À Tours, il doit affronter l’hostilité d’une partie du clergé et du pouvoir royal.
Grâce au soutien d’un grand officier palatin, Ansoald, proche de Frédégonde, il parvient néanmoins à faire destituer son ennemi personnel, le comte Leudaste, remplacé par Eunomius.
Leudaste cherche alors à se venger.
Il accuse Grégoire de comploter avec l’Austrasie et surtout de propager une rumeur explosive :
la reine Frédégonde aurait commis un adultère avec Bertrand de Bordeaux, parent du roi.
Une telle accusation pourrait remettre en cause la légitimité des enfants de Chilpéric.
Le roi ordonne donc une enquête.
Pour juger l’affaire, Chilpéric convoque en septembre 580 un concile dans son palais de Berny, près de Soissons.
L’accusation est portée par l’évêque Bertrand de Bordeaux.
Grégoire de Tours rassemble alors plusieurs soutiens parmi les grands du royaume, dont le chambrier Eberulf.
Le jour du procès, le poète et évêque Venance Fortunat prononce un long panégyrique en l’honneur du roi.
Dans ce discours, Chilpéric est présenté comme :
Fortunat célèbre également la reine Frédégonde, décrite comme une souveraine fidèle, prudente et généreuse.
À l’issue du concile, Grégoire de Tours est innocenté, après avoir prêté un serment purgatoire.
L’accusateur, Leudaste, est reconnu coupable de calomnie. Sa destitution est confirmée et il doit quitter le royaume.
Selon Grégoire lui-même, cette affaire est suivie d’une série de catastrophes naturelles interprétées comme des signes divins :
Une épidémie de dysenterie ravage également la Gaule.
Dans son récit, ces malheurs épargnent toutefois l’Austrasie, ce qu’il interprète comme un jugement de Dieu.
Frédégonde, reine de Neustrie — Source : Wikimedia Commons
Brunehaut, reine d’Austrasie — Source : Wikimedia Commons
La guerre entre Neustrie et Austrasie est aussi un affrontement entre deux reines puissantes.
Pendant plusieurs décennies, ces deux femmes exerceront un pouvoir politique exceptionnel pour l’époque.
🔍 Zoom – Frédégonde et Brunehaut : Les visages du pouvoir
L’évêque Grégoire de Tours, principal chroniqueur de l’époque, décrit Chilpéric comme un tyran cruel.
Mais il reconnaît également certaines de ses qualités.
Chilpéric tente de renforcer l’autorité royale et d’améliorer les finances du royaume.
Ses réformes fiscales provoquent toutefois des révoltes, notamment à Limoges en 579.
Contrairement à l’image de simple chef de guerre, Chilpéric s’intéresse à la théologie et à la littérature.
Il compose même des poèmes et tente de modifier l’alphabet latin en ajoutant de nouvelles lettres pour mieux transcrire les sons germaniques.
Vers 580, un nouveau drame frappe la famille royale.
Les jeunes princes Clodebert et Dagobert, fils de Frédégonde, meurent de maladie à Paris malgré les efforts de leur mère. La reine, déjà connue pour son ambition et sa cruauté, cherche alors à protéger l’avenir de sa lignée.
Il reste en effet un rival possible : Clovis, fils d’Audovère et dernier héritier masculin de cette branche familiale.
Clovis se vante d’être désormais l’héritier légitime du trône. Frédégonde, se sentant menacée, l’accuse alors de sorcellerie et de trahison devant Chilpéric.
Le prince est arrêté lors d’une partie de chasse et conduit auprès de la reine. Il refuse d’avouer les crimes dont on l’accuse.
Trois jours plus tard, il est transféré dans une maison à Nogent-sur-Marne où il est assassiné. Des messagers annoncent ensuite au roi que Clovis se serait suicidé.
Peu après, Frédégonde fait également assassiner Audovère, première épouse de Chilpéric.
La dernière fille d’Audovère, Basine, subit un sort cruel : violée par des serviteurs de la reine afin de la rendre inapte au mariage, elle est enfermée au monastère Sainte-Croix de Poitiers, où vivent déjà plusieurs princesses mérovingiennes.
Ces violences privent Chilpéric d’un atout diplomatique important : ses filles auraient pu servir à conclure des alliances.
Les poètes de la cour, notamment Venance Fortunat, composent des poèmes funéraires pour les princes morts, tandis que Grégoire de Tours rend visite au roi et à la reine à Nogent-sur-Marne en 581 pour leur présenter ses condoléances.
En 581, un événement modifie l’équilibre politique du royaume franc : la mort de Gogon, régent du jeune roi austrasien Childebert II.
La disparition de ce puissant conseiller ouvre la voie à un changement de politique en Austrasie. Un parti favorable à la Neustrie prend l’ascendant, mené par les aristocrates Ursio et Berthefred, ainsi que par l’évêque Egidius de Reims.
Un rapprochement diplomatique s’opère alors avec Chilpéric.
Un accord est négocié : Childebert II devient héritier potentiel des territoires de Chilpéric. Cette alliance bouleverse les relations entre les royaumes francs et provoque des tensions avec le roi burgonde Gontran.
Profitant de ces rivalités, Chilpéric agrandit ses possessions en Aquitaine et s’empare de plusieurs cités burgondes :
L’année suivante, Gontran reconnaît finalement ces conquêtes afin de conclure la paix.
En 582, Chilpéric cherche à renforcer ses alliances extérieures.
Des ambassadeurs sont envoyés en Hispanie pour négocier le mariage de sa fille Rigonde avec Recarède, fils du roi wisigoth Léovigild.
Cette alliance aurait renforcé les liens entre Neustrie et royaume wisigoth.
La même année, Frédégonde donne naissance à un nouveau fils, Thierry, baptisé à Paris lors des fêtes de Pâques de 583.
La naissance de ce prince inquiète les Austrasiens : le nom Thierry rappelle celui de Thierry Ier, premier roi d’Austrasie, et certains craignent que Chilpéric ne cherche à revendiquer ce royaume.
Pour rassurer ses alliés, Chilpéric accuse alors Gontran d’avoir commandité l’assassinat de Sigebert et propose une alliance contre la Burgondie.
En 583, une vaste campagne militaire est lancée contre le royaume burgonde.
Les troupes de Chilpéric attaquent par le nord et prennent Melun, avant de marcher vers Orléans.
Au sud, une armée venue d’Aquitaine pénètre dans le Berry, commandée par le duc Didier de Toulouse. Elle ravage la région et assiège plusieurs places fortes.
La ville de Bourges est menacée.
Mais Gontran contre-attaque rapidement.
Une bataille a lieu entre Étampes et Orléans, où l’armée burgonde remporte la victoire.
Les envahisseurs doivent abandonner leur butin et libérer leurs prisonniers. Les ducs de Chilpéric lèvent alors le siège de Bourges.
Malgré la paix conclue entre les deux rois, certaines troupes neustriennes continuent les pillages en Touraine.
Au début de 584, un nouveau coup du destin frappe la dynastie.
Le jeune prince Thierry meurt de dysenterie.
Craignant désormais pour sa succession, Chilpéric hésite à envoyer sa fille Rigonde en Espagne pour épouser le prince wisigoth.
Mais le mariage est finalement maintenu.
Rigonde quitte la Gaule en septembre 584 avec une dot immense transportée sur une cinquantaine de chariots, ce qui suscite l’inquiétude des nobles quant à l’état du trésor royal.
Peu après le départ de sa fille, entre le 20 et le 28 septembre 584, Chilpéric est assassiné près de sa villa de Chelles, après une partie de chasse.
Alors qu’un serviteur l’aide à descendre de cheval, un homme nommé Falco le poignarde sous l’aisselle puis dans le ventre avant de s’enfuir.
L’identité du commanditaire reste inconnue.
Certaines chroniques accusent Brunehaut, d’autres Frédégonde, tandis que d’autres encore évoquent un complot lié au roi Gontran.
Aucune preuve ne permet de trancher.
Le corps de Chilpéric est préparé par l’évêque Mallulf de Senlis.
Il est transporté par bateau sur la Marne, puis sur la Seine, jusqu’à Paris.
Frédégonde, terrifiée par les intrigues politiques, se réfugie dans la cathédrale et n’assiste pas aux funérailles.
Le roi est enterré dans l’église Saint-Vincent-Sainte-Croix, future abbaye de Saint-Germain-des-Prés, aux côtés de son oncle Childebert Ier.
Son sarcophage porte l’inscription :
Rex Chilpericus hoc tegitur lapide
« Sous cette pierre repose le roi Chilpéric ».
Après la mort du roi, le royaume connaît une période de désordre.
Le convoi de la princesse Rigonde est pillé.
Grâce au soutien du roi Gontran, Frédégonde parvient néanmoins à préserver le trône pour son fils.
Le nourrisson, âgé de quelques mois seulement, est baptisé et reçoit le nom de Clotaire II.
Il devient roi de Neustrie sous la régence de sa mère Frédégonde.
Le règne de Chilpéric marque l’entrée dans une période de guerres dynastiques qui vont profondément marquer l’histoire mérovingienne.
Chilpéric Ier
https://fr.wikipedia.org/wiki/Chilpéric_Ier
Brunehaut
https://fr.wikipedia.org/wiki/Brunehaut
Frédégonde
https://fr.wikipedia.org/wiki/Frédégonde
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